C'est là un échantillon de la masse d'informations semées à tous vents par le site WikiLeaks et dont certains éléments ont été repris en week-end par cinq grands journaux : The New York Times, El Pais, The Guardian, Der Spiegel et Le Monde. Très exactement 251 287 rapports adressés par des diplomates américains en poste aux quatre coins du monde au cours de ces trois dernières années, la plupart d'une affligeante ineptie, mais certains représentant de véritables bombes, soit autant de menaces pour le fragile équilibre entre États à l'ego, comme on le sait, surdimensionné. La Maison-Blanche a choisi de donner de la voix : « Nous condamnons en termes vifs la révélation non autorisée de documents secrets et d'informations touchant à la sécurité nationale », a tonné le porte-parole, Robert Gibbs, déplorant la publication de textes « souvent tronqués mais qui n'en sont pas moins capables d'affecter profondément non seulement nos intérêts, mais aussi ceux de nos alliés et de nos amis ». On admirera au passage le subtil distinguo établi entre ceux-ci et ceux-là.
Dans la masse de rapports ainsi étalés sur l'Internet, aucun n'est marqué « top secret » ; 11 000 sont étiquetés « secret », 9 000 « noforn » (trop délicats pour être partagés avec un ou plusieurs gouvernements étrangers) et 4 000 bénéficiant de ces deux labels. L'étonnant est que ces « valises diplomatiques » aient fini sur la scène publique, comme une vulgaire lettre interceptée par un détective privé agissant pour le compte d'un mari jaloux. L'étonnant c'est aussi le peu d'intérêt que la majeure partie de leur contenu offre aux Metternich et aux Talleyrand des temps modernes. L'influence de l'infirmière ukrainienne de Mouammar Kadhafi, décrite comme une « blonde voluptueuse », sur la politique étrangère du maître de la Libye reste à déterminer. Tout comme le rôle des petites danseuses évoluant sous une pluie de billets de 100 dollars devant le président tchétchène Ramzan Kadyrov, un soir de beuverie sur les bords de la mer Caspienne. Probablement que les cigares de Bill Clinton, fumés dans la lumière feutrée du bureau Ovale, auront fait plus de dégâts en leur temps... Par contre, un vice-président afghan surpris aux Émirats arabes unis avec un pactole de 52 millions de dollars en cash, il y a là de quoi se poser des questions sur les véritables destinataires des largesses de l'Oncle Sam. Et que dire du « deal » passé avec la Slovénie : accepter de s'occuper, en « sous-traitance », d'un prisonnier de Guantanamo en échange d'une rencontre avec Barack Obama ? Ou bien la minuscule île de Kiribati - 32 atolls perdus dans l'immensité du Pacifique -, aux finances asséchées, recevant quelques millions de dollars pour l'« hébergement » de prisonniers musulmans chinois ? Il y a encore dans le lot, on croit rêver, la Belgique requise d'admettre dans ses geôles des détenus d'el-Qaëda pour « un rôle accru dans le concert des nations européennes ».
Dans le panier de Jullian Assange, on trouve ainsi de tout. Cela va du ragot de concierge mais rewrité pour faire sérieux, à l'analyse fouillée, établie après des rencontres avec d'honorables et obscurs correspondants, poussés par le souci de justifier leur enveloppe de fin de mois. D'une manière plus générale, la pêche est constituée de menu fretin, d'informations à inscrire au chapitre des secrets de Polichinelle mais auréolées du sigle « C.D. ». « Ce qui ne justifie en rien, sur le plan de l'éthique professionnelle, une démarche qui jette un net discrédit sur les chancelleries et affectera sous peu la gestion des affaires du globe. Mais de grâce, que l'on cesse d'évoquer, à partir des rives du Potomac, ces vies mises en danger. » Le souvenir d'une certaine Valerie Plame, sacrifiée sur l'autel irakien, reste trop vivace dans les mémoires.
« The old gray lady », comme l'appellent affectueusement les lecteurs du New York Times, ont droit tous les matins, sous le titre de leur quotidien préféré, à ce slogan : « All the news that's fit to print » (toute nouvelle qui mérite publication). Est-ce bien le cas cette fois ?

