Une famille soudanaise originaire du sud du pays s’enregistre pour le référendum du 9 janvier qui doit décider de la partition, ou non, du plus grand pays d’Afrique. Ashraf Shazly/AFP
L'accord de 2005, conclu au terme de deux ans et demi d'âpres négociations, est articulé autour de quatre points : des arrangements de sécurité ; un « accord sur le partage des richesses » comprenant, surtout, un partage à égalité des revenus du pétrole entre le Nord et le Sud ; un accord pour le partage du pouvoir (Omar Hassan el-Béchir reste président, John Garang devient vice-président, organisation d'élections générales au bout de trois ans et demi); et enfin, l'organisation d'un référendum d'autodétermination pour les Sud-Soudanais après une période intérimaire de six ans. Étant entendu que le Parti du Congrès national (PCN, pouvoir) et le SPLM travailleraient durant la période intérimaire à rendre l'unité attractive.
Six ans plus tard, la plupart des observateurs s'attendent à ce que le 9 janvier prochain, date du référendum, les Sud-Soudanais optent pour la sécession. Où et pourquoi le processus a-t-il dérapé ?
« À part la mise en place d'un gouvernement d'unité nationale et la nomination de John Garang vice-président, et ce dès 2005, tout les autres points mentionnés dans le CPA ont pris du retard. Les législatives prévues en 2008 ont eu lieu en avril dernier, et le partage des ressources, même s'il fonctionne mieux aujourd'hui, a été marqué par beaucoup de retards dans le transfert des revenus pétroliers vers le Sud », note Maria Gabrielsen, docteur en relations internationales à Sciences Po Paris et spécialiste du Soudan. Des retards dus, selon Marie-Joëlle Zahar, professeur au département de sciences politiques de l'Université de Montréal, à la mauvaise volonté du parti au pouvoir (PCN), mais aussi « à la difficulté d'appliquer sur le terrain les structures de partage du pouvoir et des richesses prévues sur le papier par le CPA, dans un pays où, à l'exception de la capitale et de ses alentours, on observe des problèmes de développement graves ». Par exemple, note Mme Zahar, consultante au Soudan pour le compte d'une ONG, « au début du processus, quand l'argent revenant aux Sudistes au terme du partage des richesses pétrolières est arrivé dans les banques, les Sudistes n'avaient ni les ressources humaines ni les infrastructures nécessaires pour utiliser cet argent et développer l'économie de leur région ».
Pour Maria Gabrielsen, la mort de John Garang dans un accident d'hélicoptère en juillet 2005, soit six mois seulement après la signature du CPA, a également porté un coup dur au processus. « Garang était peut-être le principal leader sudiste qui poussait en avant cette idée de rendre l'unité attractive », souligne la chercheuse. De manière générale, le CPA, selon Marie-Joëlle Zahar, sous-estimait l'ampleur du travail à accomplir. « Six ans pour régler un tel conflit, c'est très peu de temps. »
Après le vote, les violences ?
Aujourd'hui, les retards accumulés lors de la période de transition se répercutent sur le processus référendaire. Alors que le scrutin est prévu le 9 janvier prochain, l'enregistrement des électeurs sudistes n'a démarré que le 15 novembre dernier. Fin octobre, le président de la commission référendaire, Mohammad Ibrahim Khalil, reconnaissait que la tenue du scrutin à la date prévue tiendrait du « miracle ».
« Il paraît aussi difficilement concevable de tenir le référendum à la date prévue que de le reporter, estime Maria Gabrielsen. Difficile de le tenir à la date prévue pour des raisons logistiques, même si le début de l'enregistrement des électeurs a été une bonne nouvelle. Difficile de le reporter en raison de la très forte opposition du SPLM à un tel scénario. » « La situation est très tendue et tout report risquerait de mettre le feu aux poudres », renchérit Marie-Joëlle Zahar.
Si un report du scrutin est susceptible d'entraîner des violences, la tenue de ce scrutin et un vote en faveur de l'indépendance suscitent également de lourdes inquiétudes quant à une reprise des violences entre le Nord et le Sud.
Inquiétudes notamment entretenues par les propos contradictoires de Khartoum. Le 12 octobre dernier, le président Béchir déclarait qu'il n'accepterait pas d'« alternative à l'unité ». Deux semaines plus tard, Béchir et ses deux vice-présidents, Salva Kiir (également président du Sud-Soudan) et Ali Osmane Taha, soulignaient dans une déclaration écrite avoir « convenu que les deux parties au sein de la présidence allaient promouvoir une vision commune afin de développer les relations Nord-Sud, peu importe le résultat du référendum. (...) Nous confirmons (...) que nous ne voulons pas retourner à la guerre ».
Pas suffisant pour rassurer tout le monde. « Je crains que ce qui est arrivé en Somalie risque de nous arriver à nous, au Soudan, voire même en pire, car les Somaliens ne sont qu'un peuple, un pays, une religion, alors que nous sommes composés de différents groupes », estimait récemment l'opposant islamiste soudanais Hassan al-Tourabi. « La situation Nord-Sud est une bombe à retardement », n'avait pas hésité à déclarer la secrétaire d'État américaine, Hillary Clinton, début septembre.
Pour l'Institut de recherche de Rift Valley spécialisé sur le Soudan, l'éruption éventuelle de violences est liée à la manière dont se déroulera le référendum. « Dans l'optique d'un vote contre l'unité du Soudan, un référendum avec plusieurs défauts risquerait de miner la légitimité de la sécession » du Sud-Soudan et par là même de replonger le pays dans un conflit armé, indique l'institution dans une étude publiée fin octobre.
« Tout dépend de la capacité des deux parties à négocier un accord qui permette à chacun d'obtenir un minimum de garanties et d'incitations », estime, pour sa part, Marie-Joëlle Zahar. Les principaux points sur lesquels butent les négociations Nord-Sud étant la délimitation de la frontière entre le Nord et le Sud ainsi que la question des revenus pétroliers.
Aujourd'hui, au moins six secteurs frontaliers sont sujets à contestation. Parmi eux, la région d'Abyei qui, elle aussi, est d'ailleurs sujette à un référendum le 9 janvier. « Abyei est un peu comme Kirkouk en Irak, une région extrêmement riche en pétrole, extrêmement mixte en termes de population, donc une région névralgique pour les Nordistes et les Sudistes », note Marie-Joëlle Zahar. En 2008, Abyei avait été le théâtre de violents affrontements entre Nordistes et Sudistes.
En ce qui concerne le partage des richesses, la situation est rendue complexe par le fait que 80 % des ressources pétrolières sont au Sud-Soudan, alors que les structures pour le raffinage et l'export sont au Nord. Le Sud est engagé dans un projet de construction d'un port au Kenya pour pouvoir exporter son pétrole de manière autonome. En attendant l'achèvement de ce port, une coopération avec le Nord est indispensable. Mais sous quelle forme et sous quelles conditions ?
Une multitude de risques de dérapages
« Je pense qu'on pourrait éviter les violences si le gouvernement de Khartoum obtient ce qu'il veut, à savoir un règlement de la question du partage des richesses relativement favorable au Nord et des incitatifs du type de ce que John Kerry a offert (début novembre, le sénateur américain proposait, au nom d'Obama, de retirer le Soudan de la liste américaine des pays soutenant le terrorisme, contre l'organisation à la date prévue d'un référendum transparent sur le statut du Sud-Soudan, NDLR) », estime Marie-Joëlle Zahar.
« La guerre n'est ni dans l'intérêt de Khartoum ni dans celui de Juba (principale ville et éventuelle future capitale du Sud-Soudan, NDLR) », renchérit Maria Gabrielsen. Les deux chercheuses n'excluent toutefois pas l'éruption de clashs en des points localisés de la frontière, qui pourraient, ensuite, entraîner des affrontements de plus grande ampleur et un réarmement des deux camps. D'où l'appel de Salva Kiir pour un déploiement renforcé de soldats onusiens de maintien de la paix le long de la frontière.
Le risque de clashs localisés est d'autant plus élevé que sont prévues, avant juillet 2011, des consultations populaires dans certains États frontaliers, comme l'État du Nil Bleu ou du Kordofan méridional. États rattachés au Nord, mais dont la grande majorité de la population s'est battue avec le Sud. « Si jamais ces consultations populaires se passaient mal ou étaient escamotées, on peut s'attendre à ce que les populations mécontentes reviennent à la violence », avertit Mme Zahar.
Par ailleurs, « les Nordistes n'ont pas été suffisamment préparés ces dernières années à l'idée d'une scission du Soudan, note Maria Gabrielsen. Les Nordistes ont tendance à voir le référendum comme un plan de la communauté internationale et non comme un projet négocié entre le Nord et le Sud pour parvenir à la paix ». Une sécession pourrait dès lors se traduire par une tension accrue, des intimidations, voire des violences envers les Soudanais d'origine sudiste établis au Nord.
Avec une sécession pourraient également apparaître des tensions entre... Sudistes. « Le SPLM est accusé par plusieurs de ses partenaires sudistes d'être particulièrement autoritaire et de ne pas laisser de place à d'autres forces politiques sur l'échiquier sudiste. Aujourd'hui, les Sudistes sont unis face au Nord. Mais une fois cette menace commune disparue, il risquerait d'y avoir un regain des tensions intersudistes », avertit Mme Zahar.
Un Sud indépendant viable ?
C'est bien au niveau politique que le Sud, si la sécession est votée, devra relever son plus grand défi. Outre les divisions internes potentielles, le Sud manque sérieusement d'expérience politique. « Ce n'est que ces dernières années que le SPLM, ex-mouvement rebelle, s'est transformé en parti politique et a créé un gouvernement au Sud-Soudan. Le Sud-Soudan va faire face à un vrai défi en termes de gouvernance », estime Maria Gabrielsen. Défi difficile à relever dans une région qui a peu de tradition de bonne gouvernance.
Économiquement, même si le Sud-Soudan, comme le rappelle Marie-Joëlle Zahar, a souffert de l'asymétrie des politiques développementales de Khartoum, la viabilité d'un nouvel État ne suscite pas trop de soucis en raison de ses ressources en pétrole, en eau et en terres arables ainsi que du fort soutien de la communauté internationale qui lui permettra d'emprunter facilement sur les marchés internationaux alors qu'il bénéficie déjà de promesses de soutien de bailleurs de fonds.
La transition, c'est pour le Nord qu'elle pourrait être plus difficile en cas de sécession du Sud. Étant donné que 80 % des ressources pétrolières sont au Sud, une sécession du Sud constituerait « une très grande perte pour le Nord qui sera plus dépendant du Sud et devra construire de nouveaux partenariats internationaux », souligne Mme Gabrielsen. Sur le plan politique, « Khartoum est déjà la capitale et le Nord bénéficie d'une longue tradition politique. Mais le défi pour le Nord consistera à maintenir une unité au sein du gouvernement. Car une sécession du Sud pourrait créer des tensions au sein du gouvernement de Khartoum. On cherchera à comprendre comment on a pu laisser le Sud partir et on cherchera des coupables », ajoute la chercheuse.
« La centralisation du Nord risque d'être remise en question, estime, pour sa part, Marie-Joëlle Zahar. Étant données les asymétries développementales, ainsi que les griefs qui existent un peu partout au Nord, et pas seulement au Darfour, le Nord aura une décision à prendre : se maintenir au pouvoir par la force, ou trouver un moyen de composer avec les différentes parties et négocier une nouvelle structure qui soit plus viable. »

