Reconstruction d’un squelette d’un cheval ailé, « Pégase ». Collection du musée d’Histoire naturelle de Bavière. Photo Armin Hermann © Wekbundarchiv-Museum der Dinge Berlin
Quoi de plus précis que cette notice explicative ? Mais comme l'a signalé Joe Tarrab, gérant de la galerie Maqam, le regard du spectateur finit par zapper cet élément de fiction et est vite happé par le travail bien réel qui étaye l'histoire.
Fiction et réel
Tout commence donc par cette histoire que relate l'artiste : « Le professeur Werner von Königswald, archéologue allemand qui dirigea en 1912 les fouilles du mont du Temple à Jérusalem, découvrit sur le côté sud un cimetière datant du début de la période islamique. Au mur nord, il buta sur une trouvaille particulière (...).Le lieu et le récipient étaient inhabituels pour l'archéologue, des os qui provenaient d'un animal qu'il ne pouvait identifier. Il envoya donc ces os au professeur Han Wellenhofer, directeur du département des fossiles et de paléontologie du musée d'Histoire naturelle de Berlin, en lui demandant de les examiner. (...) Sur demande de Von Königswald, les copies des analyses furent envoyées au professeur Heinrich Ralph Glücksvogel, ornithologue aux collections des sciences physiques et naturelles de Munich. Il s'en suit une correspondance entre les deux scientifiques. L'un penchant pour la théorie de malformations d'os chez un animal et l'autre préconisant celle d'un animal mythologique, Pégase ou al-Bouraq. Pendant la Seconde Guerre mondiale, le bâtiment du Musée d'histoire naturelle fut bombardé, la correspondance cessa à cause du décès de l'un des deux professeurs, mais certains objets et annales furent conservés. »
Questionner le regard
À partir de cette fable si bien élaborée, soutenue par des preuves tangibles, Mohammad Saïd Baalbaki, qui se consacre depuis 2007 aux mécanismes de perception dans l'espace muséal et à la crédibilité donnée par le public aux objets exposés dans le musée, parvient non seulement à reconstruire une théorie qu'il s'approprie, mais à la rendre crédible : « La réception, l'autorité et le pouvoir de l'institution muséale, ainsi que le prestige de l'état » musée « dans la présence publique, sont les objets de ma recherche », dit-il.
Par ailleurs, l'installation qui a nécessité quatre ans de travail, de recherches, d'assemblages, de manufactures d'objets ne s'articule pas uniquement sur les objets faits ou refaits, déconstruits et reconstruits, mais aussi sur la création de meubles et vitrines parfaitement authentiques, instaurant ainsi le leurre.
«L'installation, précise Baalbaki, se penche sur les dialectiques de l'original, de la copie et de la falsification ainsi que sur le rôle de l'observateur dans un espace muséal. » Tout en travaillant sur deux perspectives, histoire naturelle et culturelle - se servir des mécanismes de la première pour certifier une fiction dont la source est culturelle -, c'est avec une certaine ironie que l'artiste aborde le problème de l'autorité indiscutable d'une institution, mais également de l'altération du comportement de chacun en fonction et du contexte.
Copie conforme ?
« Un travail qui s'est ramifié tel un arbre », avoue l'artiste, en se fondant non seulement sur des sources scientifiques, mais aussi sur des connaissances très larges de l'art, des cultures, de leur anthropologie et de leurs croyances. « Pourquoi, s'interroge Baalbaki, y a-t-il toujours eu dans les cultures des animaux hybrides et comment l'homme a toujours essayé d'expliquer ces anomalies ? » « Pour ma part, ajoute l'artiste, j'ai confronté les théories des deux scientifiques en insérant la mienne, basée sur l'histoire du cheval ailé du Prophète (la vision du voyage nocturne de Mahomet (al-Isra) sur son cheval ailé "al Bourak", qui avait le visage d'une femme, le corps d'un cheval et la queue d'un paon), car ces suppositions sont liées d'une manière étroite à mon origine. Elles définissent le cadre dans lequel j'ai grandi et dans lequel je vis à présent où réalité et fiction se croisent. »
Les photogravures, les objets en céramique, en poterie, en métal, provenant de civilisations différentes, étrusques, helléniques, hittites, de l'Anatolie ou de Tyr ; les clichés en deux dimensions transformées (non sans difficulté) en trois dimensions achèvent de donner à ce projet son ampleur artistique et culturel.
« Au Liban, conclut l'artiste, on n'est pas habitué à avoir un rapport fréquent avec le musée tandis que dans les autres pays, les enfants, depuis la maternelle, sont confrontés à l'espace muséal. Il est donc intéressant de voir cette installation susciter des réactions différentes dans les milieux où elle évolue. D'abord à Berlin, puis ici à Beyrouth, ce royaume des chimères que propose Mohammad Saïd Baalbaki sera suivi par le thème des royaumes chimères, une installation qui aura lieu dans la capitale allemande et qui mélangera croyances et politique. Suivez donc le guide.

