Le 9 septembre dernier, un attentat était perpétré sur un marché de Vladikavkaz, en Ossétie, dans le Caucase du Nord. Seize personnes avaient été tuées et des dizaines blessées. Kazbeg Basayev/Reuters
Ces derniers temps, les rebelles tchétchènes ont multiplié les attaques spectaculaires contre les symboles du pouvoir en signe de défi à Moscou et, plus particulièrement, au président tchétchène prorusse Ramzan Kadyrov. La plus récente attaque du genre a eu lieu le 19 octobre lorsqu'un petit groupe de rebelles a attaqué le Parlement tchétchène à Grozny, tuant au moins quatre personnes avant de se faire exploser. Deux mois plus tôt, les insurgés tchétchènes avaient lancé, aux premières heures de l'aube, une attaque audacieuse contre Tsentoroi, le village natal de Kadyrov, l'occupant pendant près d'une heure avant de mettre le feu à une dizaine de maisons.
Une population désenchantée et frustrée
Certains observateurs évoquent l'idée d'un changement de stratégie de la part des rebelles, allant même jusqu'à comparer les dernières attaques perpétrées par les rebelles à celles de Bombay en 2008. Mais d'après les experts interviewés par L'Orient-Le Jour, les insurgés islamistes effectuent actuellement un retour en force sur le terrain afin d'envoyer un message bien clair à Moscou. «Les rebelles tchétchènes veulent décrédibiliser le régime de Kadyrov et montrer qu'il ne contrôle pas la situation comme il le prétend», estime Charles King, professeur de politique internationale à l'Université de Georgetown, aux États-Unis. Selon lui, les dernières attaques à Grozny et Tsentoroi sont un signal clair que «le conflit en Tchétchénie est loin d'être fini».
Après les deux guerres déclenchées par l'armée russe en 1994 et 1999 en Tchétchénie, la rébellion s'est progressivement islamisée et a de plus en plus débordé les frontières tchétchènes pour se transformer, au milieu des années 2000, en un mouvement islamiste armé et actif dans tout le Caucase du Nord. La rébellion dit se battre pour la création d'un «émirat du Caucase» dans cette région montagneuse du sud de la Russie.
«La situation dans les républiques du Caucase du Nord s'est de plus en plus compliquée ces dernières années, explique de son côté Alexey Malashenko, expert du Caucase au centre Carnegie à Moscou. La population, en général, est désenchantée et frustrée par la situation sécuritaire et économique (près d'un million de personnes sont officiellement au chômage) et la rébellion islamiste jouit désormais d'un plus grand soutien populaire.» Et le spécialiste d'avertir «que la situation peut rapidement dégénérer en une guerre civile, surtout si la tension monte
encore».
Rivalités internes
Signe de la complexité de la situation, les combattants nord-caucasiens ont récemment confirmé l'existence d'un schisme au sein de la rébellion armée du Caucase du Nord. Le conflit interne s'est étalé sur Internet au début du mois d'août lorsque l'«émir du Caucase», Dokou Oumarov, a annoncé sa démission sur une vidéo postée sur Internet avant de se rétracter trois jours plus tard. Depuis, le chef rebelle Hussein Gakaïev - dont la tête est mise à prix (10 millions de roubles) pour la récente attaque de Tsentoroi - s'est dissocié de l'«émir» Oumarov et tente, selon les experts, de démontrer sa force de frappe.
«Les dernières attaques (en Tchétchénie) semblent être le résultat de rivalités internes au sein du mouvement rebelle», affirme Cerwyn Moore, spécialiste du Caucase et conférencier à l'Université de Birmingham. «D'un côté, explique-t-il, Gakaïev et ses hommes prônent une stratégie nationaliste centrée sur la cause tchétchène, alors que, d'un autre côté, les rebelles fidèles à Oumarov voient dans l'insurrection un mouvement islamiste régional englobant tout le Caucase du Nord. Et tout semble indiquer que c'est Gakaïev qui a réussi à rallier le plus large soutien parmi les combattants
tchétchènes.»
«Chaque acte terroriste dans le Caucase du Nord est, d'une manière ou d'une autre, le résultat d'un conflit interne au sein de la rébellion islamiste», indique pour sa part Charles King. D'après lui, Gakaïev veut, à travers les attaques perpétrées en Tchétchénie, montrer sa force non seulement aux autorités russes mais aussi aux différentes factions qui combattent dans la région. «Les rebelles, poursuit-il, ont de tout temps été des experts dans la sélection de cibles à caractère symbolique, comme la prise d'otages dans un théâtre de Moscou (en 2002) ou l'explosion de deux avions en vol (en 2004) ou encore la prise d'otages d'une école de Beslan (en Ossétie du Nord, également en 2004).» Pour l'expert, «ce qu'on peut tirer des dernières attaques de Grozny et de Tsentoroi, c'est que les rebelles tchétchènes veulent signaler qu'ils se sont regroupés malgré les nombreuses pertes qu'ils ont subies avec notamment la mort, en 2006, de Chamel Basaïev, l'un des architectes des attaques les plus spectaculaires en Tchétchénie au début des années 2000».
Menace sur le Caucase du Nord
En ce qui concerne le soutien de la population aux insurgés tchétchènes, «il est très difficile de mesurer», note Aude Merlin, professeur à l'Université libre de Bruxelles, «puisque les gens ne peuvent pas s'exprimer librement sous la dictature de Kadyrov». «Mais ce dont on est certain, affirme-t-elle, c'est que la population est fatiguée après toutes ces années de guerres.» «La majorité des Tchétchènes contestent peut-être le régime de Kadyrov, mais il ne faut pas oublier que la reconstruction a bien eu lieu et l'économie s'est quelque peu redressée, souligne M. Malashenko. C'est d'ailleurs pour cela que les idées séparatistes de Gakaïev ne sont pas encore très populaires en Tchétchénie». «Mais, dit-il, la résistance se poursuit et se propage à travers les autres républiques du Caucase où les gens sont beaucoup plus attirés par les idées islamistes». Selon M. Malashenko, «la majeure partie de cette opposition islamiste trouve ses racines dans le mécontentement social et politique. Les choses n'ont pas évolué depuis plus de 20 ans et il me semble que la situation ne fait que se détériorer. Une confrontation entre les rebelles et l'armée russe est désormais presque inévitable.»
Pour les autorités russes, les violences dans le Caucase du Nord sont «problématiques», notamment à l'approche des Jeux olympiques de Sotchi en 2014. Le représentant du Kremlin dans la région, Alexandre Khloponine, a récemment accusé les services secrets occidentaux de s'employer à déstabiliser la situation. Quelques jours plus tôt, au cours d'un déplacement à caractère exceptionnel en Tchétchénie, l'idéologue du Kremlin et chef adjoint de l'administration présidentielle russe, Vladislav Sourkov, avait assuré que son pays ne renoncerait jamais au Caucase du Nord. «Le Caucase restera pour toujours partie intégrante de la Russie», avait-il affirmé.
«Vu la position rigide de Moscou vis-à-vis des insurgés, il est peu probable qu'un réel dialogue soit engagé de sitôt entre les rebelles et les autorités, affirme Cerwyn Moore. Mais si les rebelles maintiennent leur campagne meurtrière, c'est la stabilité de toute la région du Caucase du Nord qui est menacée.»

