«Madame de Pompadour» de Fragonard.
Dans le grand temple dédié à l'art européen des «Pinacothèques» (l'ancienne, la nouvelle et celle des modernes), institution fondée au XVIIe siècle par le duc Guillaume de Bavière, endommagée durant la Seconde Guerre mondiale, se déploient d'immenses et d'inestimables richesses picturales allant de Stefan Lochner aux créations de Picasso, Munch, Gauguin, Van Gogh, Max Ernst, Dali, Magritte...
Pour l'«Alte Pinacotheque», au bâtiment imposant, faisant face à la «Barrerstrasse» et conçu par l'architecte Leo Von Kleuze, plus de 700 toiles, véritable trésor de l'inspiration picturale européenne, s'échelonnant sur plus de cinq siècles, sont exposées en permanence dans plus de dix-neuf salles, sans parler des quarante-sept cabinets attenants.
Une inspiration aux horizons variés, d'abord marquée par un vibrant christianisme où abondent les angelots grassouillets, les annonces faites à Marie, les petits Jésus joufflus, les crucifixions, les Rois mages chargés de cadeaux et les saints Sébastien aux regards implorants, percés de flèche et tout en nudité...
Presqu'une hagiographie colorée, vibrante, au lyrisme religieux d'une sensibilité frémissante, empreinte de ferveur et de piété. Des images pieuses à l'évangélisme, mêlant ancien et nouveau testament, à la fois somptueuses et austères, qui retracent l'histoire sainte de la chrétienté ainsi que le pouvoir et la munificence de l'église.
Altière emprise du clergé pour un humanisme chrétien où le sens du péché est omniprésent et brandi comme une épée de Damoclès. Des scènes du jugement dernier qui font trembler d'effroi ou faire sourire les incrédules, mais sans aucun doute d'une grande puissance visuelle de ce que pourrait être le châtiment de Dieu, aux scènes simples et moralisatrices de la vie courante, la peinture est ici témoin de son temps et illustre représentante des valeurs religieuses édifiantes.
Avec, comme un imperceptible fil d'Ariane, la lente évolution d'une technique et d'une vision qui donnent aux corps et aux draperies leur liberté, leur fantaisie, leur sensualité. La vraie voix des siècles qui jettent les oripeaux anciens pour des atours plus sophistiqués, plus neufs, plus lumineux... Et surtout la chasse au mystère du clair-obscur à travers un pinceau de plus en plus fluide, de plus en plus opalescent, de plus en plus aérien, de plus en plus libre.
La plupart des écoles de peinture européenne, sauf celles de l'Angleterre et de la Russie, figurent en bonne place dans ces immenses salles où trônent des toiles aux dimensions parfois gigantesques, aux miroitements magiques et aux beautés irrésistibles...
Des œuvres riches
et opulentes
À tout seigneur tout honneur, le tour guidé commence, bien entendu, par les maîtres allemands. Du portraitiste et graveur Hans Holbein, ami d'Érasme, aux paysages avant-gardistes au niveau des perspectives pour l'époque d'Albert Altdorfer (fabuleuse représentation de La victoire d'Alexandre sur Darius), en passant par le saisissant Autoportrait à l'hermine d'Albert Dürer, le regard germanique reste acéré, brillant et vigilant. Avec, pour l'école du Danube, les couleurs chatoyantes de Hans Von Aachen et le style gothique de Mathias Grünewald dont cet émouvant Le Christ outragé.
À ajouter à cette première liste du pays de «Lorelei», la présence de Rembrandt pour ouvrir le cortège de la peinture hollandaise. Une présence monumentale avec La descente de la croix. Et le chapelet s'égrène entre les tourmentes de Jérôme Bosch, les influences «caravagiennes» de Pietr Lastman et les foisonnants détails des miniatures de Gerard Terborch.
Suivent de près les toiles de l'école flamande avec la plus importante collection au monde. Ici, des œuvres de Rubens. Monde riche et opulent d'un artiste «plus porté aux grands travaux qu'aux petites curiosités» (selon ses propres aveux!) dans ses personnages mythologiques et ses paysages. Breugel et son Pays de cocagne, entre utopie et oisiveté, et Van Dyck, brillant portraitiste aux touches toutes en finesse, ont aussi leurs places avec des images d'une beauté et d'une force retentissantes.
Avec les Italiens, l'époque baroque, la Renaissance et le siècle des lumières ont leurs plus illustres représentants. Couleurs ensoleillées, chaleur humaine, tendresse méditerranéenne, tout l'éclat de la péninsule italienne est là en grande pompe.
De Giotto à Canaletto (avec cette ravissante et vaporeuse Piazetta à Venise), en passant par Fra Angelico (émouvant et sobre Enterrement du Christ), Boticcelli, Titien (merveilleuse Couronne d'épines),Tintorello, Raphael (qui ose peindre La Sainte famille après lui?), Leonard de Vinci et Tiepolo, voilà un bouquet d'artistes géniaux dont le rayonnement et le talent n'ont pas fini de nous éblouir et de nous émerveiller.
Collections françaises
et espagnoles
Intermède avec l'Hexagone et une petite collection française, dense par sa qualité, même si elle n'est pas remarquable par le nombre de ses toiles et peintres. On retrouve là, avec un esprit vif et raffiné, bien du pays de Racine et Molière, la palette de Claude Lorrain, Poussin, Chardin, Vernet et Quentin de la Tour. Attention particulière à accorder surtout à la robe aux motifs ramagés, avec corset serré et jupe bouffante, et la coiffure de la marquise de Pompadour, favorite de Louis XV. Souveraine de la mode à Versailles, la Pompadour, amatrice de champagne, aurait dit: «C'est le seul vin qui laisse la femme belle.» La maîtresse du roi, dans une pose à la fois languide et rêveuse, est captée par le regard d'un François Boucher totalement sous l'emprise de son charme et ivre de sa séduction...
Toujours dans ce courant de gracieuse frivolité, s'inscrit Fragonard qui, d'un trait virtuose, trace cette Demoiselle au chien. Mais cela n'a pas le chien et le délicieux érotisme du Baiser à la dérobée ou la belle et studieuse gravité de La liseuse...
Pour conclure, tonalités sombres et passionnées avec la palette ibérique où les grands maîtres du pays de Cervantès sont présents en dépit d'une petite collection. Murillo, Velazquez, El Gréco, Ribera et Zuberan. Mysticisme, ténébrisme, réalisme et maniérisme à l'italienne ont le vent en poupe de ces toiles accusant divers règnes et régences...Mais le sens religieux l'emporte souvent haut la main avec des atmosphères toujours baignées de la présence de Dieu, comme cette mine extatique et humble de Saint François d'Assise avec une tête de mort de Zubaran usant un étourdissant camaïeu de tons brunâtres, incluant marron brûlé et terre de Sienne.
Les images vous assaillent même après avoir quitté les lieux et retrouvé les colliers de lumière de Munich, une ville prise par la fièvre du week-end et guère prête à succomber à la tentation du sommeil.
Mais comment expliquer, parmi tant d'œuvres, que la mémoire soit encore sous l'éblouissement de ce magnétique autoportrait à l'hermine de Dürer peint en l'an 1500 alors qu'il avait vingt-huit ans?
Regard de feu pour percer le secret de la vie ou invitation aux rêves les plus indomptés? Narcissisme ou altruisme?
Visage christique sur fond noir, vêtements élégants au col en fourrure, longue chevelure bouclée avec mèches dorées, port majestueux de face avec un index éclairé et courbé, Dürer fixe les visiteurs avec intensité. Un regard intérieur qui trouble les lieux, interpelle sans recours, jette des projections multiples et ouvre toutes grandes les portes de la réflexion.
Introspection, témoignage, simple présence à la mode vénitienne, effet de miroir, lumière d'humaniste jugeant ou méditant sur la perdition de l'être et de l'humanité? Peut-être tout cela à la fois.
Pour cerner l'essence de la peinture, voilà un autoportrait qui en dit long sur la condition humaine, ses égarements, ses sublimations, sa quête du sens d'une vie. Ainsi que la notion de l'amour. Amour de l'art, de l'humanité, de la création, du dépassement.
Et l'on ne sait pas pourquoi et l'on ne sait pas d'où surgit soudain cette phrase de Georges Schéhadé: «C'est peut-être ça l'amour: un visage autour de soi qui se multiplie, alors qu'on est seul.»

