Une histoire d’amour par écrans interposés. (Ibrahim Tawil)
Tout le monde (ou presque) connaît Hiroshima, mon amour, le somptueux film d'Alain Resnais, dialogues et texte de Marguerite Duras. Une petite histoire entre deux amants, sur fond de grande histoire symbolisant l'humanité. C'est d'abord l'histoire d'une comédienne française revendiquant sa « moralité douteuse », venue tourner un film à Hiroshima et tombant amoureuse d'un architecte japonais. Il lui dit : « Tu n'as rien vu à Hiroshima. Rien. » Elle lui répond : « J'ai tout vu à Hiroshima. Tout. J'en suis sûre. Je n'ai rien inventé. » Il lui dit qu'elle n'a rien vu à Hiroshima parce qu'elle n'était pas là au moment de l'explosion. Elle dit que si, elle a tout vu, car elle a tout ressenti. Au-delà des mots, Hiroshima est la mort, par la volonté cruelle des hommes.
Oui, Hiroshima n'est pas uniquement cette ville complètement anéantie par la bombe atomique américaine en 1945. Oui, Hiroshima est un travail sur la mémoire et les lieux qu'elle habite. Oui, c'est une merveille de sensibilité, de subtilité, de sensualité.
Oui, c'est une œuvre d'espoir en l'amour et la paix, et une œuvre de résistance contre la guerre, et surtout contre l'oubli du mal qu'elle a causé. C'est, enfin, une œuvre qui nous questionne particulièrement à nous, libanais. Nous, les amnésiques de la guerre, nous, les chauffés à blanc des catastrophes, nous qui résistons au quotidien contre les bombes des batailles psychologiques ou même bien réelles, éventuelles, dont la menace nous pend au-dessus de la tête, telle cette fameuse épée de Damoclés. Alors, oui, elle nous parle beaucoup cette Hiroshima, où (jeu malicieux du hasard ?), l'Autre, le Japonais de Duras, est campé par un acteur syrien.
Bouffier a monté là une pièce de théâtre. Mais il nous offre au final un spectacle complet. Une performance d'art contemporain doublée d'un concert live de guitare électrique et de chant (certains textes de Duras sont chantés, scandés, criés par Dimoné), et de projection audio et vidéo en simultané. Ces prouesses/trouvailles technologiques impressionnent, interloquent et secouent la tranquillité du spectateur.
Des images sont projetées sur un mur dont les briques sont des boîtes en carton empilées. Un documentaire, d'abord, réalisé par la compagnie française, montrant l'actrice déambulant dans les méandres du musée de la Paix, relatif à la bombe. Puis des scènes de tendresse ou de confrontation brutale avec la mort s'ensuivent. Les acteurs entament un ballet de corps entre caméras et techniciens présents sur les planches. Le public a l'impression d'assister à un tournage en direct d'un documentaire s'inspirant du film de Resnais, incluant des scènes de violence style manga, et des projections de photos des lieux sinistrés.
Le message que l'on retient de ce Hiroshima, alors ? Plutôt des interrogations. « Je ne veux pas d'un théâtre donneur de leçons, mais d'un théâtre qui questionne, porteur d'une promesse de bonheur car il recherche l'émancipation de chacun », affirme le metteur en scène.
Pour ceux qui n'ont pas connu Hiroshima, faut il encore se taire ? Et passer son chemin ? Et à ceux qui ont connu Beyrouth, faut-il encore zapper sa mémoire, étouffer ses souvenirs, s'acharner à cacher et ignorer une plaie non cicatrisée ?

