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Culture - Rencontre

Marc Quinn et ses sujets en or

On aurait beau tenter de résister au piège du sensationnalisme médiatique ou jouer les snobs intellos, impossible d'ignorer le fait : la cultissime Kate Moss, ou plutôt son effigie en or massif, est à Beyrouth, le temps d'une exposition placée sous l'énigmatique intitulé : « 33°53′ 13″ N 35°30′ 47″ E » *. Oh, et « by the way », Marc Quinn, son fameux créateur d'artiste, se trouve exactement sous les mêmes coordonnées GPS. Rencontre avec un Young British Artist à l'aise avec son art, son être et son ère.

Marc Quinn devant ses mélanges improbables de fleurs géantes. (Michel Sayegh)

Marc Quinn se réjouit d'être à Beyrouth. L'artiste, en bon british tout en flegme et « gentlemannerie », ne le montre pas, of course. Mais la jubilation intérieure jaillit de ses prunelles qui vous fixent comme un scanner. Chemise blanche, pantalon blanc à fines rayures, chaussures de running bien capitonnées, il consulte les mails sur son i-phone, assis sur une chaise, droit comme un i, justement. Après avoir tapoté l'écran tactile, il passe à l'écoute des messages enregistrés sur sa boîte vocale. Distant mais disponible, pragmatique mais joueur. Courtois, ce Marc Quinn, en somme, mais l'on devine un vernis social prêt à se fissurer à tout instant pour laisser s'épancher une âme d'enfant ludique et malicieuse.
Lorsque Emanuele Bonomi, son agent en Italie, le prince Charles Henry Lobkowicz et Francesca Amfitheatrof - le trio qui forme LAB Art - lui ont proposé d'exposer ses œuvres à Beyrouth, il a dit « oui » tout de suite. « Excitant d'être ici, commente-t-il. Mon art célèbre la vie. Mes expos sont faites pour connecter les gens. Il m'a semblé intéressant de me retrouver dans une ville qui charrie autant d'histoires, au passé lourd et faste. Et puis le lieu de l'exposition est également très symbolique. »

Dialogue de peintures
Devant l'esplanade de la Platinum Tower, sur la marina de Beyrouth flambant neuve, un espace intérieur a été spécialement aménagé par LAB Art pour abriter l'exposition des œuvres de Marc Quinn. Une « pop-up gallery », un de ces lieux que l'on fait vivre pour un happening unique, concept que le trio organisateur promet aux Libanais de répéter tous les six mois environ, introduisant à chaque fois un artiste de renommée mondiale.
Le « one man show » de Marc Quinn a été conçu comme un « dialogue d'œuvres ». L'exposition s'organise dans une mise en regard d'une sélection d'œuvres sources d'inspiration de l'artiste : art primitif, art ancien et art moderne. On retrouve ainsi des pièces majeures et célèbres de l'artiste : orchidées en sculpture, tableaux géants débordant de fleurs carnivores et de fruits gourmands, vision onirique figée dans le temps, série des Sphinx (Kate Moss), sculptures de fleurs distordues, noircies, vision apocalyptique ou post-catastrophe nucléaire.
Œuvre phare de l'exposition : la statue en or massif 18 carats de Kate Moss (oui, encore elle. Oui, c'est une amie. Non, il n'est pas obsédé). Intitulée Siren, l'œuvre pèse 50 kilos, un peu plus que son iconique modèle surnommée « la brindille ». L'histoire dit également qu'il s'agit de la plus grande statue en or massif réalisée depuis l'Égypte ancienne. Car Moss, pour Quinn, est une déesse des temps modernes. Il la représente alors, figée dans du métal précieux, dans une pose de yoga tarabiscotée. Que pense le top model de tout cela ? « Elle sait, réplique l'artiste. Elle est assez réaliste pour savoir différencier entre la Kate Moss des médias et celle qu'elle est en réalité. Sinon, elle aurait subi le même destin tragique que Marilyn Monroe. »
Mais au fait, Marc Quinn, qui êtes-vous ? Sculpteur ? Peintre ? Photographe ? Designer ? La réponse de l'un des principaux représentants de l'art britannique actuel fuse : « Je suis un artiste. Et un artiste est libre de choisir ce qu'il a envie d'être. »

Mr. Shocking !
Pour situer sa biographie, il faut savoir que Marc Quinn est né en 1964 à Londres, qu'il est diplômé de Cambridge, qu'il a été l'assistant de Barry Flanagan et qu'il a moulé son premier bronze en 1983. Première exposition à la Jay Jopling/Otis Gallery à Londres. Puis au British Museum en 1994. Quinn est considéré comme l'un des fondateurs du Nouvel art contemporain british au côté de Damien Hirst. Il est d'ailleurs, comme ce dernier, souvent contesté pour son penchant provocateur. Mais ce côté « shocking » est rarement gratuit chez Mr Quinn. Sa série de sculptures en marbre représentant des amputés sur le même mode que la sculpture grecque antique (une des œuvres, Allisson Lapper enceinte, a été exposée pendant 18 mois sur Trafalgar Square) visait à « interroger l'idéalisation des corps et mettre en lumière le handicap de façon théâtrale pour que le public ne puisse plus l'éviter », se défend-il. Pour réaliser son propre portrait, il a utilisé... sa chair et son sang. Pour réaliser cette pièce sanguine, l'artiste s'est rendu chaque semaine chez son médecin pour repartir à chaque fois avec trois pipettes de son sang qu'il stockait dans un congélateur. Quatre litres et demi d'hémoglobine ont ainsi été « sculptés ». Dans la même veine (sanguinolente), Quinn a aussi réalisé des portraits de ses fils nourrissons, construits à partir des placentas et de cordons ombilicaux frigorifiés. Et n'allez surtout pas lui faire remarquer qu'il s'agit là d'une chose effrayante. « La vie est effrayante », répondrait-il en vous fusillant du regard. Avez-vous peur d'être ici ? « Je suis peut-être fou. Mais effrayé ? Non... Je devrais ? » s'inquiète-t-il avec ironie.
L'hybridation et la génétique sont d'autres thèmes forts de son œuvre. En 2000, il a figé des fleurs dans du silicone pour les rendre éternelles puis s'est attaqué à son jardin d'ADN : mélange de l'ADN de 75 espèces de plantes différentes formant les « portraits » du XXIe siècle. « Je suis toujours intéressé par les choses réelles, non fictives, ce qui se passe autour de moi. Dans le domaine de la science, des relations humaines, l'intervention de l'homme sur la nature... »

La belle et les fleurs
Mais, paradoxalement peut-être, toute œuvre réalisée par Marc Quinn est forcément belle. Esthétiquement parfaite. Comme cette époustouflante peinture à l'huile d'un iris géant.
« Le beau est une manière d'atteindre le spectateur, de briser ses barrières psychologiques », dit Quinn. Comprendre : une manière rusée de faire passer le message (amer ?) dans une enveloppe sucrée.
Et ces orchidées gorgées de couleurs sur ces canevas géants ? Quelle est leur histoire ? « Je vais au marché, j'achète des fleurs, je fabrique une sculpture, je la photographie, et puis les tableaux sont peints à partir de cette photo. » Mais comment obtient-il ce fini si lisse, si net ? « En vaporisant la peinture à l'huile sur la toile, à l'aide d'un aérographe. Il s'agit là d'une technique de peinture très ancienne puisque la plupart des peintures rupestres ont été faites en projetant un pigment pur sur le mur des grottes à travers une paille ou une pipe. »
« J'essaie d'exprimer les transformations, les manipulations que l'homme opère sur la nature. L'insatiabilité de nos désirs. » Pour l'artiste, les fleurs symbolisent parfaitement ce processus et de plusieurs manières. « Regardez ces fleurs placées l'une à côté de l'autre. Normalement, elles ne devraient pas fleurir ainsi, dans la nature, le même jour, ni au même lieu. Et pourtant. Elles arrivent du monde entier en avion et je les achète à l'instant même chez mon fleuriste à Londres. »
Voilà donc des œuvres qui n'auraient pas pu être réalisées avant l'invention des avions, des caméras ultrasophistiquées, des développements de la science et de la génétique.
Mais au-delà de la technologie et du paraître, des coups médiatiques et du shocking, Marc Quinn reste tout simplement un artiste inspiré par son temps.

* Jusqu'au 9 octobre, Platinum Tower, rue Adnan el-Hakim, centre-ville. Tél. 70/260818. www.lab-art.co
Marc Quinn se réjouit d'être à Beyrouth. L'artiste, en bon british tout en flegme et « gentlemannerie », ne le montre pas, of course. Mais la jubilation intérieure jaillit de ses prunelles qui vous fixent comme un scanner. Chemise blanche, pantalon blanc à fines rayures, chaussures de running bien capitonnées, il consulte les mails sur son i-phone, assis sur une chaise, droit comme un i, justement. Après avoir tapoté l'écran tactile, il passe à l'écoute des messages enregistrés sur sa boîte vocale. Distant mais disponible, pragmatique mais joueur. Courtois, ce Marc Quinn, en somme, mais l'on devine un vernis social prêt à se fissurer à tout instant pour laisser s'épancher une âme d'enfant ludique...
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