L'affaire remonte à 2003, date à laquelle l'administration avait décidé de changer tous les passeports. Accompagnés des lettres RL (République libanaise), les nouveaux numéros accordés à la nouvelle série de passeports ne devaient se distinguer des anciens que par le rajout de la lettre R, les anciens passeports ayant été accompagnés de la seule lettre L.
Bien avant la décision du renouvellement des passeports, plusieurs centaines d'anciens passeports datant d'avant 2003 avaient été signalés volés ou perdus, et leurs numéros transmis par le biais de la Sûreté générale aux FSI qui en informaient Interpol. Selon un responsable de la Sûreté qui a tenu à garder l'anonymat, « les notifications transmises par les autorités libanaises à Interpol à l'époque ne mentionnaient ni le nom du porteur ni le symbole L, mais simplement le numéro du passeport volé ou perdu ».
En lançant la nouvelle série de passeports, la Sûreté générale, qui a repris la même série de numéros préalablement octroyés, a commis l'erreur d'accorder à certains citoyens des numéros qui avaient été signalés comme étant disparus, avec cependant la nouvelle mention RL au lieu de L, estimant par là que le changement de lettres pouvait servir de signe distinctif.
Résultat pratique : les agents de l'immigration de plusieurs pays étrangers ont refusé de reconnaître officiellement les lettres L ou RL, et de prendre en considération autre chose que le numéro du passeport qui leur est présenté. Qui plus est, explique un responsable de la Sûreté générale, le lecteur de code-barres qui contrôle les passeports ne « lit », dans certains pays, notamment en Europe et aux États-Unis, que les numéros et non les lettres. Par conséquent, toute personne présentant un numéro marqué comme perdu ou volé se voyait retenue pendant plusieurs heures dans les aéroports de ces pays, interrogée et souvent refoulée. Les agents de l'immigration, qui ont entre les mains la liste des numéros des passeports qui leur avait été transmise par Interpol, avaient des consignes claires en la matière.
Refoulés aux aéroports
Selon le témoignage d'une dame qui s'est fait arrêter à l'aéroport de Heathrow, l'officier de l'immigration, qui l'a informée que son numéro de passeport délivré par les autorités libanaises est signalé comme étant volé, a finalement accepté de la laisser rentrer au Royaume-Uni, mais seulement après avoir signé un papier officiel prévoyant qu'elle pouvait être interrogée à n'importe quel moment, papier qu'elle devait garder sur elle tout au long de son séjour.
« Il m'a toutefois indiqué clairement que si je comptais revenir à Londres, je risque d'avoir de plus sérieuses complications, raconte la dame. L'officier est entré en contact avec Interpol avant de me laisser finalement passer les douanes, non sans m'informer que mes prochaines visites dans les capitales européennes et américaines ne seront pas sans problèmes. Il m'a expliqué que la liste communiquée par le gouvernement libanais concerne des passeports blancs, sans porteur. » L'officier lui a alors demandé de clarifier la situation avec le gouvernement libanais. Il l'a même prévenue que la prochaine fois, elle ne pourra pas passer la frontière.
« Il m'a demandé comment les autorités libanaises peuvent-elles se permettre d'accorder un passeport portant le numéro d'un document de voyage volé il y a quelques années. Et d'ajouter que si cette erreur avait lieu du temps de la guerre, on pouvait à la limite comprendre, mais pas en temps de paix et en présence d'un gouvernement légal et légitime », a-t-elle encore ajouté.
Interpol a été prévenue
Le calvaire et l'humiliation que subissent ces voyageurs infortunés sont indescriptibles.
« Non seulement je me suis sentie insultée, mais je crains fort que cette affaire ne finisse par ternir mon image personnelle, voire ma réputation professionnelle », confie cette dame dont le métier requiert plusieurs déplacements à l'étranger. Elle a aussitôt effectué des contacts pour tenter de rechercher une solution plausible. À la Sûreté, on lui a alors proposé de lui délivrer un nouveau passeport. La mauvaise surprise qu'elle a eue au passage, c'est de s'entendre dire que « même si une grave erreur a été commise à son égard, elle devra toutefois payer le prix du nouveau passeport et passer par la même procédure applicable à tous ».
Pour les fonctionnaires de la Sûreté générale, le problème « ne les concerne plus », puisqu'ils affirment avoir déjà prévenu Interpol de ce problème technique et assurent leur avoir expliqué que les nouveaux numéros avec les lettres RL n'ont rien à voir avec les anciens numéros accompagnés de la lettre L.
Mais rien n'y fait. Plusieurs personnes qui se trouvent dans cette situation absurde nous ont confié avoir souffert le martyre toutes les fois qu'elles sont confrontées à la police des frontières en pays étranger, plus particulièrement dans les aéroports de Paris, de Londres et les aéroports américains. Considérées a priori comme suspectes, ces personnes subissent un traitement digne des grands criminels. L'affaire a pris une dimension telle que certaines d'entre elles se sont trouvées carrément bloquées à l'étranger et leur vie professionnelle complètement interrompue. C'est ce dont souffre notamment un couple dont le mari se trouve retenu depuis plusieurs mois aux États-Unis alors que sa femme vit au Liban. Cette dernière a même été arrêtée un jour avec ses deux enfants pendant plusieurs heures au cours d'un voyage aux États-Unis à cause de la situation de son mari.
Pas de solution en vue
Désespérées, certaines personnes se sont adressées à la Sûreté générale, qui leur a expliqué que le problème ne relève plus de cette institution, insistant sur le fait que les autorités américaines, françaises et anglaises ne veulent rien entendre. La Sûreté générale a même été jusqu'à leur proposer de changer de passeport, ce que certains ont accepté de faire pour qu'un terme soit mis à leur supplice. Or les aéroports des pays susmentionnés avaient de toute évidence déjà enregistré leur nom sur la liste des personnes suspectes, et quand bien même elles ont obtenu de nouveaux passeports, elles se sont retrouvées dans la même situation, et sont à nouveau interrogées, perquisitionnées et parfois interdites d'accès au pays.
L'affaire a pris une telle dimension que ceux qui ont osé en parler ont décidé de frapper aux portes des responsables, notamment celle du ministère de l'Intérieur, pour porter plainte, sans résultat tangible. Plusieurs Libanais ont refusé de soulever en public leur cas, craignant de plus amples répercussions sur leur vie professionnelle et leur image.
À la Sûreté générale, les responsables affirment avoir tout fait pour remédier à cette situation. Informé de la parution de cet article, un responsable de cette institution nous a toutefois assuré que la Sûreté compte transmettre ce dossier au ministère des Affaires étrangères. Cette dernière voie de recours pourrait, espère-t-on, mettre un terme aux péripéties que vivent ces citoyens malchanceux qui, à l'instar d'un jeu de loterie, sont tombés sur les « mauvais numéros », mais aussi aux mains d'une administration défectueuse prise au piège d'une erreur qui semble à ce jour irrécupérable.

