La justice a informé lundi la presse de l'inculpation de 196 personnes, dont des militaires d'active ou de réserve, dans le cadre d'une enquête ouverte en février sur une tentative de renversement du gouvernement en 2003. Parallèlement à cette procédure, pas moins de 290 personnes ont été inculpées dans le cadre des différentes enquêtes sur le réseau dit Ergenekon, accusé d'avoir voulu semer le chaos pour favoriser un putsch. Plus de cent prévenus, dont des généraux, journalistes ou chefs de la pègre, sont écroués dans l'enquête Ergenekon, entamée en 2007 et marquée par la découverte d'armes. Des procès et enquêtes rattachés ou connexes sont en cours dans l'affaire Ergenekon, achevant de compliquer l'écheveau. Ainsi, un officier de marine, Dursun Ciçek, est actuellement jugé par un tribunal civil et devait l'être hier par un tribunal militaire pour avoir rédigé un « plan d'action contre les forces réactionnaires ».
Concernant les 196 inculpations, le suspect numéro un est le général à la retraite Cetin Dogan, ancien chef de la 1re armée, basée à Istanbul, où le complot aurait été fomenté peu après l'arrivée au pouvoir du Parti de la justice et du développement (AKP), issu de la mouvance islamiste. Plus de 30 militaires en activité ou à la retraite figurent parmi les inculpés, selon le journal Hurriyet. Mais contrairement à l'affaire Ernegekon, il n'y a plus de suspects incarcérés dans cette affaire dite de « la masse de forgeron », toutes les personnes arrêtées ont été libérées, y compris celles qui ont été inculpées. « C'est parce que, dans cette dernière affaire, il ne s'agit que d'un projet, qui n'a pas été mis en œuvre, alors que dans Ergenekon, il y a découverte d'armes, etc. », explique l'universitaire Ahmet Insel, auteur avec le chercheur Ali Bayramoglu d'un « almanach » faisant un état des lieux des forces de sécurité. Le complot « Opération masse de forgeron » visait à commettre des attentats dans des mosquées et à provoquer des tensions avec la Grèce pour semer le chaos et justifier un coup d'État, selon l'accusation. Mais le général Dogan affirme qu'il ne s'agissait que d'un « scénario académique » envisagé par les militaires en cas de conflit avec la Grèce, poursuit Ahmet Insel.
Toutes ces enquêtes et procès sont très controversées en Turquie, selon que l'on s'adresse à des partisans du régime en place, ou à l'opposition kémaliste et laïque qui dénonce une dérive du pouvoir, soupçonné de suivre un « emploi du temps » caché d'islamisation rampante du pays, et, sur le terrain diplomatique, de se rapprocher des pays arabes et de l'Iran. « Pour la première fois, on voit une volonté de rendre l'armée responsable devant les civils, ce qui est une normalisation du système, si on considère que l'armée ne doit plus être une force de tutelle » politique, explique M. Insel. « Mais on peut y voir aussi la volonté de mettre à genoux » une armée qui s'est souvent opposée à l'AKP et qui a renversé quatre gouvernements en un demi-siècle, ajoute-t-il.
Michel SAILHAN (AFP)

