Yves Carcelle en compagnie de Marc Jacobs ( à g.)
Derrière des vitrines conçues comme des installations sur le thème des villes et du voyage par Marwan Rechmaoui, l'un des artistes libanais les plus doués de sa génération (il est accueilli cet été par la Serpentine Gallery de Londres), la boutique Vuitton multiplie autour des accessoires de l'automne/hiver 2010-2011 les hommages à la culture libanaise et levantine. À travers les moucharabieh en fer forgé déclinant le motif fleur de LV, on trouve ici et là des objets en verre soufflé, des livres posés au hasard sur les tables, Beyrouth by Day de Tania Hadjithomas Mehanna, Les Camions peints de Houda Kassatly, The secret life of syrian lingerie de Malu Halassa et Rana Salam, Art of the Middle East de Saeb Eigner. Visiblement, Vuitton a choisi l'intégration et même l'immersion. D'emblée on se sent mystérieusement bien dans cet espace qui tombe très vite son habit de luxe intimidant pour laisser place à un cocon familier.
Yves Carcelle ne serre pas la main, il fait la bise, et même trois fois, à la libanaise, comme on a vite fait de le lui apprendre. Ce PDG aussi mythique que la maison dont il tient la barre ne dément pas la culture de proximité, d'accessibilité même, que dégage la marque. Au milieu de la foule pressée, malgré le quart d'heure accordé à chacun, il prend le temps de parler sans compter. Il raconte que Vuitton s'attache à être un pionnier dans les pays où il ouvre boutique : en Chine, au Vietnam, en Mongolie. Est-ce le même esprit d'aventure qui a suscité l'installation à Beyrouth ? « Non, dit-il, Beyrouth, c'est un projet qui date de 13 ans mais il n'a pris forme que depuis trois ans, encore retardé par certains événements avant de voir définitivement le jour. Pour la première fois nous arrivons après d'autres, mais nous nous installons par nous-mêmes, sans partenaire. »
Histoire du monogramme : « Une histoire née - déjà ! - de la lutte contre la contrefaçon. Au départ, dans la seconde moitié du XIXe siècle, tous les malletiers utilisaient une même toile grise. Pour se distinguer de ses confrères, Louis Vuitton a fait poser des rayures sur la sienne. Il a été copié. Il a ensuite créé un motif damier qui a également été copié. Il a fini par y apposer sa signature se faisant du même coup l'inventeur du branding. Par la suite, le nom de la marque a été déposé, une première à une époque où l'on ne déposait que les modèles. Le fils de Louis Vuitton a été plus loin en créant la toile monogrammée où l'on ne retrouve plus que les initiales déclinées à souhait. Plus tard a été introduit le motif fleur. »
Une croissance fulgurante ? Pas tant que cela. Quand je suis entré chez Vuitton en 1990, c'était déjà une maison bien installée dans le domaine du luxe, qui avait sa clientèle et sa notoriété. Ce qui a changé, c'est l'ouverture de nouveaux magasins à travers le monde, le développement du côté de l'horlogerie, du soulier, du prêt-à-porter avec des usines en propre pour chaque secteur, le partenariat avec Marc Jacobs dont l'arrivée à la tête de la création a littéralement révolutionné la marque. C'est Bernard Arnault qui, l'ayant rencontré par hasard, m'a proposé de l'approcher. Nous avons eu un excellent contact à New York. J'ai senti en lui une grande intelligence, une faculté fascinante à saisir l'air du temps et une compréhension ainsi qu'un profond respect de la tradition. Quand il a proposé le graffiti, forme la plus contemporaine de la calligraphie pour illustrer les sacs, personne n'a été choqué dans l'équipe. On a senti que ça allait de soi. C'est lui par la suite qui a choisi la collaboration de Takeshi Murakami pour les collections Cherry Blossom et Eye Love.
Le rapport à l'art : Primordial. Notre usine de chaussures à Fieso d'Artico, entre Venise et Padoue, en plus de son architecture ultramoderne, comprend un musée d'art contemporain où est exposée toute une collection d'œuvres sur le thème du soulier. Bientôt sera également inaugurée la fondation Louis Vuitton dédiée à la création contemporaine, un immeuble conçu par Frank Gehry d'un futurisme inouï, sans doute l'un des projets les plus fous de ces dernières années. En plus de Takeshi Murakami, Richard Prince et ses Nurses perverses fait partie des inspirateurs de la maison.


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