L’artiste devant «Témoin», sa statuette des Martyrs qui en a vu des choses. (Nasser Traboulsi)
Suite à cinq semaines de résidence à l'invitation du Beirut Art Center, avec le support du British Council et du Arab Fund for Arts and Culture, l'artiste sans frontières présente Witness (Témoin). Plusieurs installations portant le titre d'une œuvre maîtresse, une représentation en miniature et en porcelaine de la statue des Martyrs, telle qu'on la voit aujourd'hui, mutilée et percée de balles. Témoin, la statue sise place des Martyrs? Oui, témoin d'un passé naviguant entre le glorieux et le sanglant, entre le doré et le rouillé. Témoin, aussi, d'un présent hybride, amalgame improbable de reconstructions, révolutions, assassinats, sit-in, concerts.
Worry Beads (2009) est également une œuvre qui joue sur les dimensions. Il s'agit cette fois d'une version agrandie d'un passe-temps. Dont les boules ressemblent à celles d'un canon... Ailleurs, deux balançoires en verre menacent de se toucher et d'exploser en mille morceaux. Et, devinez quoi, la carte de Beyrouth est gravée sur leurs assises.
«Toutes les œuvres exposées sont fragiles et dangereuses.» L'avertissement est on ne peut plus clair. Il est posté sur les murs très blancs du BAC. Ne pas trop s'approcher, ne pas toucher. Regarder. Et ressentir. Avant même de réfléchir. Avant d'en avoir le temps. Car ces plaques de verre posées dans un équilibre très précaire sur des billes en verre, ou ces tiges de barbelés de fer en lévitation ou encore ces ustensiles de cuisine hautement conducteur reliés à un courant électrique, toutes ces œuvres-là provoquent chez le visiteur des sentiments mêlés d'urgence, de peur, de gêne ou encore d'effroi. La cogitation, elle, viendra après.
Dans une salle aménagée comme une chambre à coucher, un sommier de lit en métal, un oreiller où sont cousus des morceaux de cheveux humains. Premier accès de nausée. Les suivants se manifesteront pour sûr dans la chambre intitulée Misbah. Cette lanterne en cuivre tournante que l'artiste a accrochée au plafond d'une salle sombre projette les ombres d'explosions et de soldats pointant leur fusil. Un moteur fait lentement tourner la lanterne, qui projette ainsi un mouvement perpétuel, à la fois fascinant et dérangeant.
Dans l'univers de l'artiste, les objets familiers changent d'identité pour devenir à haut risque. Des signes d'aliénation et de menace.
Refusant tout bavardage, cherchant l'expression la plus succincte, la plus ramassée possible de ses idées, Mona Hatoum privilégie les formes simples.
L'expression de la vulnérabilité des êtres, ballottés par une terre qui manque cruellement de stabilité, est une constante du travail de Mona Hatoum. En témoignent toutes les œuvres recourant à la métaphore de la carte, notamment Tectonic, ces plaques en verre où se profile la mappemonde, risquent de s'effondrer ou de couler à tout moment. Manifeste écologique, pour une fois?
Dans l'œuvre de Hatoum, plusieurs pistes sont toujours possibles. Devant ces multiples et improbables associations d'objets, que le visiteur tisse de nombreuses significations et références. Selon son histoire et son expérience.
À vos risques et périls, donc.

