Philippe Jabre, des chiffres et des lettres. Photo Carla Henoud
Même s'il boîte légèrement aujourd'hui, le pied convalescent, la «star du monde financier genevois», comme l'a surnommé la presse internationale spécialisée, ne s'arrête jamais. Son itinéraire professionnel, souvent exposé à une presse avide, s'est fait de grands succès, des sommets gravis rapidement, suivis d'importants incidents de parcours qui ne l'ont pas freiné dans sa course. «La force d'une personne, dit-il, est de continuer et d'ignorer le reste. Ne jamais donner de leçon à personne, ne pas faire la guerre. La vie est trop courte, la vie est un jeu. Soit on s'y perd, soit on s'amuse.» «L'important, poursuit-il, est d'avoir les moyens et de savoir rester simple.»
Parcours et réussite
Une vie normale. C'est ainsi qu'il aime à qualifier la sienne... Et pourtant, Philippe Jabre, qui appartient au club fermé des très fortunés, a connu le meilleur et le plus difficile... Une enfance normale brisée par la guerre, endeuillée par la perte d'un frère en septembre 1976, bousculée par un exil forcé et l'abandon provisoire, comme un arrachement, de la villa familiale du Bois de Boulogne, la même année, occupée par les services de renseignements syriens.
Ses études au Canada furent classiques. Suivies d'un MBA à Columbia Business School et de débuts précoces dans le monde de la finance auprès de prestigieuses banques à Londres et Paris, avant de s'associer à GLG Partners. «À 25 ans, disait-il, je veux gagner un million de dollars et prendre ma retraite très vite...» Mais très vite aussi, le jeune trader, qui devient un important gérant de portefeuilles, prend des risques, gagne, ose puis prend d'avantage de risques, «qui n'étaient pas nécessaires», comme l'avaient alors souligné les médias. Accusés «d'abus de marché et violation de ses procédures», Jabre et la société GLG sont condamnés chacun par le Financial Services Authority (FSA) à une très lourde amende, qui était alors le montant le plus élevé jamais infligé. Jabre avouera que «c'était une combinaison de facteurs», qu'il n'avait pas été suffisamment prudent et surtout qu'il avait sous-estimé la rancœur qu'un succès pouvait engendrer. «J'étais un peu le maître du monde, je suis vite devenu gênant...» Jabre sera innocenté de l'accusation de délit d'initiés et ne sera pas suspendu, comme l'avait souhaité le FSA... «L'important était de maintenir le cap.»
L'homme qui marche s'est immédiatement remis à marcher. En 2006, il s'installe à Genève et fonde la Jabre Capital Partners (JabCap). En deux ans, il retrouve sa place privilégiée dans l'univers palpitant de la finance et récupère toute la confiance qui lui est due.
Côté cœur
Bien qu'il jongle avec les chiffres au quotidien avec un épatant sang-froid, Philippe Jabre préfère les lettres plus nobles. La générosité silencieuse, les parrainages, la conservation du patrimoine, notamment celle des fresques médiévales des églises libanaises, les collections d'art et l'investissement humain. En récupérant la résidence de son enfance, en la transformant en havre de paix, il tire un trait sur ce passé et ouvre une nouvelle page plus heureuse. « On reprend ce qui nous appartient avec élégance. On n'oublie pas mais on ignore... » Ses actions et celles de sa femme Zaza, tant dans le domaine culturel, artistique ou académique, lui donnent la sérénité nécessaire pour continuer.
En fondant en 2001 l'Association Philippe Jabre, il aide à remédier à de nombreuses injustices, celles qui touchent les démunis et les nouveaux pauvres, en leur offrant un accès à l'éducation et à la santé en toute dignité. «J'aime créer la différence dans la vie des gens, aider un jeune étudiant à modifier son parcours. Lui donner une chance et de l'espoir.» Assistée par arcenciel, sa fondation tente ainsi, selon des critères sérieux et objectifs, de répondre aux demandes croissantes. Elle consacre une grande partie de son budget et son énergie aux bourses universitaires, sans compter les aides médicales et le soutien de certaines institutions éducatives, culturelles, caritatives et autres.
Philippe Jabre se souvient encore de la plupart des cas, des histoires, des surprises, des déceptions, du parcours de ces étudiants et même de leurs prénoms. Ceux qui ont brillé, ceux qui, un jour, ont à leur tour proposé leur aide à d'autres personnes dans le besoin, consolidant ainsi la chaîne humaine qu'il a créée. «C'est là l'une de nos exigences, car nous tenons à renforcer la solidarité entre les gens et contribuer à construire une société plus responsable.»
L'année 2009, en dépit d'une crise mondiale aiguë qui se poursuit, aura été, pour Philippe Jabre, celle des bilans positifs. Sa société, qui gère cinq fonds spéculatifs distincts, a été doublement récompensée lors des Eurohedge Awards en emportant les titres de «hedge fund» de l'année 2009 et meilleur fond de convertibles. «Mon succès est ma revanche...»
Alors, sommes-nous tentés de demander: qu'est-ce qui fait encore marcher, même courir le financier mécène et bel exemple de réussite ? «L'excellence dans le travail et l'envie de faire participer le plus grand nombre de personnes à notre bonheur», répond-il tout simplement.

