* Fania Oz-Salzberger enseigne à l’Université de Haïfa (Israël) et de Monash (Australie). Elle a été nommée Laurance S. Rockefeller Visiting Professor 2009/2010 pour son enseignement au département des sciences humaines de l’Université de Princeton.
L'assaut mené par les commandos de la marine israélienne contre une flottille à bord de laquelle des militants propalestiniens étaient embarqués pour tenter de dégager Gaza du blocus israélo-égyptien est une faute inexcusable. Ce long blocus, instauré depuis que le Hamas gouverne seul à Gaza - rompant de ce fait avec l'Autorité palestinienne -, est une catastrophe humanitaire et une lourde erreur.
Il n'y a pas de « mais ce n'était pas intentionnel » qui tienne. Le gouvernement du Premier ministre Benjamin Netanyahu doit en demander pardon aux victimes, ordonner une enquête sur le sang versé sur les ponts de la flottille et proposer sincèrement la paix à ceux des dirigeants palestiniens qui y sont disposés, comme Abou Mazen (Mahmoud Abbas), le président de l'Autorité palestinienne.
Le fait que Hamas refuse de faire la paix n'a rien à voir avec le récent impair commis sur les eaux qui mènent à Gaza. Le fait que des combattants gazaouis aient lancé des roquettes sur des civils israéliens, et continuent à le faire, non plus. Le fait que la flottille ne transportait pas uniquement des « militants de la paix », mais également beaucoup de gens qui souhaitent la destruction d'Israël et des Israéliens, ne justifie en rien ce parachutage de soldats. Même le fait que certains des « travailleurs humanitaires » aient réagi peu pacifiquement en brandissant des couteaux et des barres de fer n'est pas une raison de les tuer. Les intrus, les vrais pirates, sont hélas les commandos israéliens en uniforme qui agissaient en mon nom.
Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le ministre de la Défense Ehud Barak ont détaché des soldats d'élite contre un groupe de protestataires hostiles à bord de bateaux et ont cru qu'ils allaient gagner. À quoi pensaient-ils ? Certains des ministres avaient reçu l'assurance qu'il n'y aurait pas de victimes. Les Israéliens se sont réveillés au son d'une tempête générale d'indignation. Une fois de plus, c'est à une armée programmée pour l'autodéfense en zone de combat que l'on a confié une mission que seuls la diplomatie, l'humanité et le tact auraient pu résoudre. Israël a-t-il perdu le peu de raison qui lui reste ? Sommes-nous en train d'assister à un pur accès de bêtise politique ?
Si tel est le cas, on a de nouveau, ici, la preuve que seul un pays stable et en paix peut s'accorder le luxe d'être dirigé par des incompétents. Dans un contexte hypersensible, la bêtise équivaut à de la malveillance. Mais je crains que ne soit à l'œuvre, ici, plus que de la simple bêtise (mais moins que de la pure méchanceté). Les dirigeants actuels d'Israël et une fraction de la société israélienne sont prisonniers d'une logique singulière de la peur et de l'égocentrisme.
Cette logique aberrante a conduit Israël à intensifier ses combats, et les opérations légitimes d'autodéfense (comme pouvaient l'être ses tirs de roquettes à Gaza et au Liban) se sont transformées en offensives incontrôlées. Cette logique l'a éloigné des valeurs israéliennes de respect de la vie des civils, même s'il se cache des combattants parmi eux. Elle a fait payer chèrement les crimes de leurs chefs aux civils gazaouis innocents. Et elle a souillé la quête de justice et de paix que les juifs ont reçue en héritage et qu'ils sont tenus de satisfaire. Bref, le gouvernement actuel d'Israël a érigé la « sécurité » en culte et éclipsé toute moralité.
Cette logique est loin de faire l'unanimité chez les Israéliens. Nous ne nous sentons pas plus en sécurité quand on tue des civils protestataires en notre nom. Israël doit présenter ses excuses et réparer. En l'occurrence, nous devons même prier ceux qui nous haïssent ouvertement, nous et notre État, de bien vouloir nous pardonner. Ce n'est pas un crime, après tout, que de haïr.
Les Israéliens modérés qui n'avaient rien à voir avec le fiasco de la flottille devraient courber la tête pour l'acte honteux que leur gouvernement vient de commettre puis relever fièrement les yeux pour croiser le regard des Palestiniens qui sont prêts à parler de paix avec nous et leur dire : « Continuons. Il n'y a pas de temps à perdre. »
© Project Syndicate, 2010. Traduit de l'anglais par Michelle Flamand.

