Corbero imagine des histoires et s’amuse. (Michel Sayegh)
Elles sont une quinzaine. Grosses choses en basalte. Des masses anguleuses et arrondies à la fois. Des sculptures anthropomorphes possédant une certaine grandeur, une certaine solennité. Avec leurs lignes élégantes, mais une matière brute et rêche au toucher, elles paraissent échappées des entrailles du centre-ville. Du sous-sol regorgeant d'indices, de traces d'un passé bien lointain. Xavier Corbero, venu de sa Barcelone natale à l'invitation de Solidere pour «meubler» l'esplanade de Bab Idriss, dans les souks de Beyrouth, de ses créations (et créatures) aux mille et une facettes, affirme s'être inspiré d'une inscription mise au jour lors des fouilles sur le site voisin de l'hippodrome romain. «Le jeu est un vice terrible, il ne faut surtout pas s'y adonner, pouvait-on y lire, raconte le Catalan. Et, en nota bene, on convie les joueurs à acheter leurs billets à tel lieu», se souvient l'artiste en s'esclaffant.
Le sculpteur indique que ses œuvres rappellent surtout la terre. La nature. Elles invoquent l'imagination. «La nature, c'est ouvrir la porte de l'art. L'imagination, c'est ouvrir la porte de la réalité», martèle Corbero. Qui conçoit ses œuvres avec une bonne dose d'humour. «Ces deux-là en train de se chuchoter sont peut-être impliqués dans un commerce illicite de montres contrefaites», sourit malicieusement l'Espagnol. Il imagine des histoires, leur attribue des traits de caractère, s'amuse de toute évidence et cite, en passant, cette sculpture posée à l'entrée du siège social d'une entreprise au centre-ville de Beyrouth. «Elle représente un monsieur très important de l'immobilier en compagnie de sa secrétaire qui s'appelle Grande Tête.» Sourires. Puis l'artiste se ravise en affirmant que c'est au spectateur de lâcher les brides de son imagination. Et précise que le basalte est le matériau idéal pour les sculptures des lieux publics. Une pierre antigraffiti et facile à nettoyer.
Dali, mon ami
Xavier Corbero dit avoir commencé très jeune son métier de sculpteur. Lors de sa première exposition à Barcelone, un admirateur avait tout raflé. Quatre ans plus tard, en 1963, à New York, un certain Salvador Dali lui fait savoir qu'il est certes un artiste talentueux, mais «impoli quand même». Devant la mine ébahie de son interlocuteur, Dali lui explique que c'était son ami, le mécène multimillionnaire Arturo Lopez, qui avait acquis ses premières œuvres. «C'est ainsi que mon amitié avec Dali a pris ses racines, se souvient l'artiste. Il est devenu mon maître. On se voyait beaucoup à New York (où on dînait chaque semaine) et à Barcelone. Il était très sympathique, on riait beaucoup, et extrêmement intelligent. Il n'était pas comme les gens le voyaient en public.» Que disait-il de l'art de Corbero?
«On parlait très peu d'art. Mais je me souviens d'une phrase qu'il m'avait dite un jour: "Je vous aime pas mal parce que vous ressemblez de plus en plus à vous-même".»
En plus d'avoir beaucoup d'humour, Xavier Corbero est un esprit libre. Du haut de ses soixante-quinze ans, il affirme ne pas comprendre le concept des musées d'art contemporain. «Le musée, à l'origine, est une invention de la révolution française, pour garder les œuvres à l'abri de la casse et du vol. » Il préfère de loin que ses œuvres se dressent dans les lieux publics, à ciel ouvert, à la portée de tout un chacun. Sans déranger les passants et, si possible, qu'elles les invitent à se sentir mieux. Disséminées aux quatre coins du monde, ses sculptures sont «comme les membres de ma famille, je les défends avec passion». Bien qu'il se prétende «pas family oriented», Corbero parle avec beaucoup d'émotion de ses grands enfants, «des Libanais, puisque ma fille est mariée à un Libanais».
Dans sa magnifique propriété barcelonaise - une maison, une sculpture géante plutôt, qu'il cisèle depuis plus de quarante ans -, il a tenté de réunir les membres de sa famille. L'autre, celle qui est en pierre.

