Une mise en scène esthétisante pour raconter un père autant haï qu’admiré. (Hassan Assal)
Noirs de noirs, noir sur noir, la scène, les costumes, les propos. Prenant le parti d'une mise en scène esthétisante, entièrement chorégraphiée, Lina Abiad n'a pas lésiné sur les moyens pour présenter sa (re)lecture qui restitue la force et la beauté du texte kafkaïen. «Tu m'as demandé récemment pourquoi je prétends avoir peur de toi. Comme d'habitude, je n'ai rien su te répondre, en partie justement à cause de la peur que tu m'inspires, en partie parce que la motivation de cette peur comporte trop de détails pour pouvoir être exposée oralement avec une certaine cohérence. Et si j'essaie maintenant de te répondre par écrit, ce ne sera encore que de façon très incomplète parce que, même en écrivant, la peur et ses conséquences gênent mes rapports avec toi et parce que la grandeur du sujet outrepasse de beaucoup ma mémoire et ma compréhension.»
C'est d'une manière aussi éloquente que commence cette lettre dans laquelle Kafka décrit son père avec toute son incompréhension, son intolérance, son mépris, sa brutalité psychologique, l'éducation qu'il a donné à ses enfants, la peur qu'il aspirait à toute la famille Kafka... Bref, dans laquelle le fils tue le père (au sens psychanalytique, bien entendu), mais non sans lui exprimer son admiration sans borne. Une lettre manuscrite de 100 pages qui ne sera finalement jamais remise à son père qui mourra quelque temps après...
Écrin sombre donc, traversé de treize silhouettes habillées en imper et chapeau melon, où se promènent tantôt des voiliers, tantôt des cabines de plage, ou encore des couverts de table et des cochons...
«La lettre au père est au centre de l'œuvre de Kafka. Elle permet de mieux comprendre sa vie et son œuvre», assurent les biographes et autres historiens. Elle est ponctuée de ses angoisses intérieures. Y apparaissent les thématiques typiquement kafkaïennes, à savoir: la famille et son oppression conjuguée à un amour féroce et parfois un manque total de communication et de compréhension réciproque, le mariage dont il a fait sa hantise, son travail de fonctionnaire dans une administration qu'il déteste et son sentiment de n'être rien, apatride, étranger et animalité (d'où le loup et le cochon du titre).
«Être un Kafka signifiait que l'on devait être un conquérant», martelait son père, tandis que sa mère, Julie Lowy, était de ces caractères discrets, sensibles, anxieux dont il est finalement très proche...
La vérité traquée par un homme qui considère sa vie comme un échec, dont l'unique responsable est ce père autant haï qu'admiré.
Un texte intime, prenant le spectateur pour confident, une expérience prenante poussant à la tristesse et à l'introspection.
* Du 13 au 16 mai, au Irwin Hall, Lebanese American University, 20h30. Tél. : 01/786464 et 03/791314, ext. 1 172.


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