Rechercher
Rechercher

Liban

Qu’il est beau mon camion !

Les routiers rivalisent d'inventivité pour embellir leur camion, les décorant d'objets fétiches, de peintures à motifs géométriques et d'inscriptions calligraphiques qui les protégeraient des esprits malsains et du malheur en général. Ce n'est pas inutile, vu la façon dont ils conduisent sur les routes...

Un œil transpercé de flèche pour protéger le camion des regards envieux.

À l'instar du tap tap haïtien, du chiva colombien, de l'autobus pakistanais ou afghan paré de dessins, de miroirs, d'inscriptions et de broderies métalliques aux couleurs éclatantes, ou encore du camion d'Europe et d'outre-Atlantique peint par des professionnels, le camion du Liban est « l'objet de tous les soins », a souligné l'ethnologue et photographe Houda Kassatly, au cours d'une conférence donnée à la bibliothèque Orientale de l'Université Saint-Joseph, sur le thème « La poétique des camionneurs », dont le véhicule est « le compagnon, l'alter ego et le support de tous les fantasmes et rêves ». Pour son propriétaire, il est « aussi beau qu'un précieux enfant et mérite d'être montré sous son meilleur jour ». Imitant une ancienne tradition qui consistait chez les Moyen-Orientaux à manifester leur joie et leur fierté d'être des heureux parents en exhibant leur jeune fils, la tête couverte d'une coiffe à plumes d'autruche, certains camionneurs arborent à l'extrémité de leur capot un bouquet de plumes d'autruche. Tel le cygne-ange style Rolls Royce ! La grande majorité marque cependant un intérêt particulier pour les inscriptions calligraphiques, les cubes, les losanges, les rectangles chamarrés et polychromes, si bien qu'« on a l'impression de voir défiler des arlequins tant l'aspect de ces véhicules ressemble au costume bariolé du bouffon de la comédie italienne ! ».
En prenant grand soin de son camion, le conducteur l'expose nécessairement aux regards envieux. Aussi, pour le prémunir contre les dangers de la route et le mauvais œil, il l'équipe de multiples objets prophylactiques. Accrochés sur les calandres ou pendus sur les rétroviseurs, les colliers de perles bleues protègent le poids lourd des yeux maléfiques et le préservent des accidents. Les verroteries, dont la brillance de leur matière distrait l'œil jaloux, éloignent le mauvais sort. Ainsi, « au lieu de se poser sur l'objet convoité, le regard aspiré par l'éclat du verre est ainsi neutralisé. C'est pour cette raison que les breloques en verre soufflé sont toujours placées dans des endroits stratégiques », a expliqué Houda Kassatly. Le fer à cheval fait partie également des objets porte-bonheur. Placé les éponges vers le haut, il protégerait des mauvaises influences et du malheur en général. De même, on voit dans sa forme le croissant de lune, symbole de fertilité et de chance. À l'origine de cette tradition, la légende de saint Dunstan, maréchal-ferrant forgeron. On raconte que le diable lui ayant amené son cheval à ferrer, Dunstan cloua le fer sur le pied fourchu du démon. Celui-ci dut promettre, afin d'être libéré, de ne jamais entrer dans un lieu protégé par un fer à cheval. Par ailleurs, placé aux côtés du pot d'échappement, le chausson du premier-né mâle de la famille est considéré comme porte-bonheur, a relevé la conférencière, ajoutant que dans des cas très rares les routiers exposent des chaussures d'adultes pour « renvoyer vers le regard malfaisant un objet impur (la sermayé) et ainsi en contrer la malignité ».
Et ce n'est pas tout. Ces véhicules, qui sont à la fois outil et lieu de travail, sont pavoisés de dessins (un immense œil barré d'une flèche ou la main protectrice de Fatima) et portent une profusion de formules épigraphiques implorant la protection divine (Ta protection, ô Dieu), proférant des imprécations contre le regard malfaisant (qu'il soit aveuglé), exprimant l'amour filial (sous les pieds des mères coule la rivière du paradis) ou patriotique (notre honneur est dans nos cèdres), ou lançant des opinions politiquement incorrectes sur la belle-mère (ma femme est une beauté, ma belle-mère une calamité) et la femme (plus je connais les femmes, plus j'aime mon chien)... Le tout transporté sur les routes grâce aux artisans-calligraphes de Sarafand (au Sud) et de la Békaa. À signaler que la conférencière est l'auteur d'un magnifique ouvrage-album Les camions peints au Liban d'aujourd'hui, paru aux éditions Terre du Liban. 
À l'instar du tap tap haïtien, du chiva colombien, de l'autobus pakistanais ou afghan paré de dessins, de miroirs, d'inscriptions et de broderies métalliques aux couleurs éclatantes, ou encore du camion d'Europe et d'outre-Atlantique peint par des professionnels, le camion du Liban est « l'objet de tous les soins », a souligné l'ethnologue et photographe Houda Kassatly, au cours d'une conférence donnée à la bibliothèque Orientale de l'Université Saint-Joseph, sur le thème « La poétique des camionneurs », dont le véhicule est « le compagnon, l'alter ego et le support de tous les fantasmes et rêves ». Pour son propriétaire, il est « aussi beau qu'un...
commentaires (0) Commenter

Commentaires (0)

Retour en haut