Dimitri Maslennikov au violoncelle et Igor Tchetuev au piano, sous les feux de la rampe. Photo Marwan Assaf
Douceur nuancée entre ombre et lumière du père des « lieders », poésie et gravité du compositeur des sémillantes « danses hongroises » et lyrisme impétueux de Rachmaninov à l'austérité de soldat-moine russe. Le tout sous une ombrelle éminemment romantique.
Ouverture avec la Sonate en la mineur D 821 pour arpeggione et piano, de Schubert qu'on entend ici dans sa version pour violoncelle et piano. Trois mouvements (allegro moderato, adagio, et allegretto) pour traduire le clair-obscur d'un musicien atteint déjà par la syphilis qui opère en profondeur son sinistre travail de destruction. Œuvre un peu sombre qui voisine dans le temps avec La jeune fille et la mort, où le violoncelle a des accents troublants de tristesse, d'angoisse, de doute et parfois de désespoir, tandis que le clavier, entre rythmes, cadences, arpèges et cavalcade d'une mélodie soyeuse, a des échappées belles vers la lumière, la liberté, les certitudes, les euphories qui s'évaporent, l'espoir...
La Sonate pour violoncelle et piano n1 en mi mineur op38 de Johan Brahms, avec une admirable justesse de ton, prend le relais. Comme une méditation nuancée où gravité, spleen et intense poésie fusionnent. Avec un premier mouvement (allegro ma non troppo) au thème sublime, d'une incroyable richesse d'émotion. La part du piano a des moments exaltants sans pour autant ignorer ou négliger les beautés sonores d'un violoncelle constamment en éveil, aux sursauts qui vont droit au cœur. Subtil dialogue de deux vieux complices, sereins et malicieux, que rien ne perturbe et dont Brahms entretient la conversation, brillante et chaleureuse, avec un art suprême. Comme un feu dont les sarments sont dextrement glissés dans un brasier dévorant, en toute discrétion et vigilance.
Petit entracte (la salle se vide presque de moitié !) et place à l'inspiration très « à la russe », dans le style Oncle Vania ou La Cerisaie de Tchekov, avec la Sonate, toujours pour violoncelle et piano, En sol mineur op19 de Serguei Vassilievitch Rachmaninov. Plaintes caverneuses d'un archet tourmenté et chromatismes échevelés du clavier pour cette narration tout en tonalités diluviennes et drues où soufflent les bourrasques et les tempêtes de la Russie profonde. Avec des moments de déchirantes nostalgies, portées par l'impétueux d'une phrase mordante de vélocité. Et des rêveries d'une douceur d'ange, comme si les vents des steppes caressaient des arbres nus dans des espaces couverts de neige et grelottants de froid. Rachmaninov, toujours en souffrance de mal du pays malgré son exil volontaire, insuffle à ces pages un esprit incantatoire quasi épique.
Une prestation au-dessus de tout éloge pour un menu soigneusement sélectionné, vibrant et comme taillé sur mesure pour ce double chaleureux hommage.
Pas de bis après les bouquets de fleurs offerts aux artistes, pour la simple raison que le public, après une tiède vague d'applaudissements, est déjà dans les allées centrales vers la sortie...


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