L’arrière-pays de Jbeil présente un nombre important d’églises construites avec des blocs de pierre antiques.
Le conférencier révèle également la présence, dans la nef centrale, de bases de colonnes anciennes utilisées comme chapiteaux, dont quatre de style ionique forment un ensemble cohérent. Datées du IIe siècle après J-C, «ces colonnes ont dû servir à décorer la façade tétrastyle d'un édifice antique, vraisemblablement un temple». Le sol actuel de l'église comporte un dallage antique, «sans doute romain». Cette époque est d'ailleurs marquée par quatre inscriptions grecques trouvées sur place, dont deux à contenu religieux. Quant à la phase hellénistique du site, elle est attestée par la céramique trouvée dans les champs, au sud de l'église. Nordiguian fait remarquer, en substance, qu'il y a de fortes présomptions que le site ait été occupé successivement par un temple hellénistique sur lequel s'est installé un temple romain et ensuite une église protobyzantine dotée d'un pavement en mosaïque, dont il ne reste que quelques fragments transférés dans le porche. Au Moyen Âge, l'église a subi un remodelage total. De cette époque datent les magnifiques fresques de l'abside et de la chapelle annexe sud, qui viennent d'être restaurées à l'initiative de l'Association pour la restauration et l'étude des fresques médiévales.
Des vestiges byzantins très discrets
Comprenant deux nefs et deux absides saillantes à l'extérieur, la chapelle de Chamât a été bâtie en grande partie avec des blocs antiques agencés d'une manière irrégulière, à l'exception des deux assises inférieures du mur du sud, datant de l'époque romaine et peut-être même d'une époque plus ancienne, selon le conférencier. Chacune des nefs est desservie par une porte dont les linteaux sont des couvercles de sarcophage d'époque romaine qui laissent supposer qu'à l'origine le site était occupé par un temple funéraire. Les deux nefs sont séparées par une rangée de trois arcades qui sont portées par des tambours de colonnes antiques, dont l'un est couronné d'un chapiteau dorique. Mais «toutes ces caractéristiques ne sont pas suffisantes pour dater le monument, qui peut être de l'époque romaine, comme d'une époque plus ancienne», a dit l'archéologue. Il ajoute que le niveau byzantin est attesté par trois fragments de mosaïques conservés in situ et que l'occupation protobyzantine est révélée par des fragments de colonnettes en marbre, conservés dans un coin de la chapelle. «Ces pièces, dont l'une est un petit chapiteau de 18 cm de haut, ont pu faire partie des supports d'un autel ou d'un ciborium. Leur présence est relativement fréquente dans les églises du Liban. On leur attribue souvent des vertus thérapeutiques, en particulier contre les douleurs rhumatismales.»
Nordiguian indique, d'autre part, que l'emploi des tambours de colonnes antiques, posés en boutisse dans l'épaisseur des murs et dans le parvis de la chapelle, est une pratique architecturale couramment employée à l'époque des croisés et des mamelouks.
En résumé, il affirme que, dans sa forme actuelle, la chapelle date pour l'essentiel de l'époque médiévale (XIIe-XIIIe siècle). «Mais il est difficile de supposer que son plan reprend celui de l'église byzantine car, dans notre documentation, nous ne connaissons aucune chapelle double pour cette époque. C'est probablement de la fin du Moyen Âge que datent les dessins schématiques dont on voit les traces dans l'abside sud et sur les parois. La situation est extrêmement complexe; l'observation directe des vestiges ne permet pas de tirer des conclusions sûres. Mais en tout état de cause, il est certain que nous avons là une occupation directe d'un édifice païen, probablement d'un temple, par une église byzantine, qui se perpétue depuis l'époque médiévale jusqu'à nos jours.»
Avant de dégager quelques conclusions, Levon Nordiguian a encore exposé un nouveau cas de figure dans la typologie des conversions des temples, celui des églises à spolia, c'est-à-dire des églises qui ne s'étaient pas posées sur les ruines d'un temple, mais qui ont été bâties avec de gros blocs provenant d'édifices païens dont on ne connaît pas nécessairement l'emplacement, comme la chapelle de Qassouba datant du Moyen Âge et l'église de Blat dédiée à saint Élie, qui renferme des fragments de fresques remontant aux XIIe et XIIIe siècles. «Certes, l'église Saint-Élie peut être antérieure aux peintures, mais on n'a révélé aucune trace d'un édifice byzantin qui aurait succédé directement au temple païen», a-t-il dit, soulignant qu'en l'absence de fouilles archéologiques, la question de la permanence des lieux de culte reste très complexe. Il fait remarquer que «toute église faisant usage de blocs antiques ne suppose pas nécessairement l'occupation directe des ruines d'un temple»; que, d' une manière générale, «les vestiges de la phase byzantine sont très discrets; ils se limitent parfois à la présence erratique de fragments de colonnette» et que «la christianisation des sanctuaires antiques ne date pas exclusivement de l'époque protobyzantine, comme le supposait implicitement Renan. Dans beaucoup de cas, elle remonte au Moyen Âge, parfois même aux XVIIIe et XIXe siècles», a-t-il conclu.

