Le long chemin de croix entamé par Walid Joumblatt le 2 août 2009 touche à sa fin et sa visite annoncée à Damas devrait avoir lieu dans les plus brefs délais, en tenant compte de l'agenda chargé du président syrien Bachar el-Assad. Contrairement à ce qui se dit dans certains milieux, le leader druze ne sera pas humilié et il recevra un accueil « décent », dont un tête-à-tête prolongé avec Assad et un déjeuner. Selon les milieux proches de Damas, la Syrie ne veut pas d'un Walid Joumblatt affaibli et amoindri, mais au contraire d'un leader populaire en mesure de convaincre ses partisans de la justesse de ses choix. C'est d'ailleurs ce facteur qui a joué en faveur de la décision positive du président syrien après l'interview télévisée du chef du PSP à la chaîne arabe al-Jazira, samedi. Ce soir-là, Joumblatt a certes présenté ses excuses au commandement syrien, évoquant « un moment d'égarement » pour justifier les insultes qu'il avait adressées à Bachar el-Assad. L'ancien ministre Wi'am Wahhab s'était d'ailleurs empressé d'expliquer le concept de « moment d'égarement » chez les druzes, utilisé lorsqu'une personne perd le contrôle de ses moyens et agit sans se rendre compte de ce qu'elle fait, un peu comme si elle est habitée par une force satanique qui lui dicte ses actes.
Mais en même temps, Joumblatt n'a pas modifié ses positions de principe, notamment au sujet de la nécessité pour le Hezbollah de placer progressivement ses armes sous le contrôle de l'État et de son souhait de voir tous les fronts arabes ouverts en cas de nouvelle agression israélienne contre le Liban. Il a aussi proposé aux autorités syriennes d'oublier définitivement l'assassinat de son père Kamal moyennant l'effacement des insultes prononcées contre le président.
L'interview achevée, les spéculations sur la réaction du commandement syrien ont commencé à Beyrouth. Certaines parties ont estimé que les propos de Joumblatt seront considérés comme insuffisants et que les chances de sa visite à Damas sont compromises, alors que d'autres estimaient que le scénario mis au point par le Hezbollah en accord avec les Syriens a été respecté point par point. Deux signaux contradictoires sont venus de Damas alimentant les spéculations : d'une part, l'avocat Habache qui avait intenté un procès en diffamation contre le leader du PSP a retiré sa plainte, et d'autre part, le quotidien non officiel al-Watan a poursuivi ses critiques contre le chef du PSP.
C'est justement pour éviter toute tentative de court-circuitage que le secrétaire général du Hezbollah a envoyé immédiatement un émissaire à Damas pour expliquer que Joumblatt a fait ce qui était convenu et que, désormais, les autorités syriennes n'ont plus qu'à lui fixer un rendez-vous. Selon les milieux proches de la Syrie, le président syrien ne s'est pas accordé un long temps de réflexion et sa décision a été rapidement prise : le moment est venu pour accueillir Walid Joumblatt et ouvrir avec lui une nouvelle page dans leurs relations. Mais l'entretien qui devrait les réunir ne serait pas exempt d'explications destinées à jeter les bases d'une relation franche, suffisamment solide pour résister à de nouvelles secousses régionales et internationales. La période précédente devrait être ainsi passée en revue. Joumblatt ne fera pas l'objet d'effusions excessives, mais il sera reçu avec respect et bienveillance. À travers cette visite, Bachar el-Assad souhaite transmettre un message aux autres figures libanaises : les portes de Damas sont ouvertes à tout le monde, mais il faut d'abord remplir certaines conditions et surtout faire preuve de « bonnes dispositions ».
Les milieux politiques estiment d'ailleurs que le paysage politique après la visite de Joumblatt à Damas sera différent de celui qui l'a précédé. Il y aura désormais, selon ces milieux, moins de place pour « le centrisme », du moins sur les questions qualifiées de stratégiques, où il serait plus difficile de rester dans le flou ou d'adopter des positions en demi-teintes.
La visite de Joumblatt devrait être suivie, début avril, par une autre du Premier ministre Saad Hariri, à la tête d'une importante délégation ministérielle. Au cours de cette visite, de nombreux dossiers seront examinés, notamment l'utilité du maintien du Conseil supérieur libano-syrien, qui pourrait être annulé au profit d'échanges bilatéraux entre les différents ministères. Le principe de cette visite aurait été fixé au cours d'un entretien téléphonique entre le président syrien et le Premier ministre Hariri. Cet entretien serait intervenu à la veille de la réunion du Bristol, dimanche dernier, grâce à l'intervention de l'émir Abdel Aziz ben Abdallah. Des responsables de sécurité seraient déjà à Damas pour préparer cette visite, qui devrait donner le signal d'une coopération concrète entre l'Exécutif libanais et les autorités syriennes. À partir de là, les relations entre les deux pays devraient se stabiliser et se normaliser, mettant un terme à la période de turbulence des cinq dernières années.


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