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Culture - Théâtre

La désespérance d’une diva

Et voguent les souvenirs d'une diva fêlée et cabossée. Fêlée et cabossée comme ce pays. « Viva La diva », au théâtre Babel, est un texte en arabe à l'humour noir, cru et tendu, signé Hoda Barakat, mis en scène par Nabil el-Azan. Dans une atmosphère de stand up comedy et obscurité crépusculaire, et interprété avec passion et véhémence par Randa Asmar.

Une Randa Asmar qui se donne sans compter sur scène.  (Marwan Assaf)

Elle est assise la diva, vraie mondaine, faussement cool et affable, comme pour recevoir en tout partage et convivialité le public qui envahit la salle pour prendre place.
Chapeautée, lunettée, postiche sur la tête, manteau à l'ourlet de faux vison sur les épaules, lèvres vermillonnées, la canne nerveuse (séquelle d'un malencontreux accident survenu récemment à la comédienne, mais qui fait parfaitement ici accessoire de scène), la diva attend pour jeter son paquet de mots. Jeter son venin, sa hargne, son amertume, ses illusions, ses désillusions, son désenchantement, sa déchéance, sa désespérance. Mais aussi son cri de révolte, d'amour et de désamour au pays, à la vie, au théâtre (le vrai, non pas celui des musiquettes et des parodies populaires métissées de mexicaneries) et à sa cruelle absence dans un pays insolent de négoce et d'argent, où la culture est réservée aux cases des frivolités et des amusements inutiles.
Elle aurait voulu quitter ce pays sans miséricorde, ce «pays de merde, ce pays paralytique, borgne, pourri, rongé par la vermine; ce pays malade, à la tension faible et à la température élevée, où le plus grand rêve crève comme une mouche de merde...où le meilleur spectacle finit comme un verre d'arak lors d'un zajal...», et partir au Canada. Un rêve bien libanais. Et puis affleurent les souvenirs.
D'abord, la mort de ce père où les larmes ne montent pas. Et surgit brusquement en elle la comédienne. Elle se revoit Antigone. Oui, mais l'autre bataillait pour la sépulture de son frère Polynice et non pour l'enterrement d'un père en temps de batailles enragées. Qu'importe!
Malgré l'incohérence, la confusion et la folie d'une mémoire qui flanche, le rêve prend souvent le dessus et triomphe d'une réalité amère où tout est vexation, exaspération, frustration, contretemps, destruction, vide, absence.
Et ainsi s'égrènent les souvenirs, sur un ton à la fois badin et hystérique. Des souvenirs épars qui prennent vite la vive allure d'un acrimonieux règlement de comptes. Sur une scène nue, voilà les allers-retours d'une comédienne qui livre, en une agitation contenue et des mouvements d'effeuilleuse, un dément monologue de stand up comedy avec tous ses clins d'œils malicieux, ses facéties, sa fausse candeur, ses émouvantes naïvetés, son acuité, ses pointes, ses piques, sa férocité, sa verdeur de langage qui ne craint pas d'évoquer la pisse, les seins qui suintent le lait et les femelles déchaînées en louves ou hyènes. Pour livrer, sans honte bue et en toute transparence, une vérité nue, sans compromis, sans compassion ni concession.
Et dans un déclic insoupçonné, tout bascule, s'efface cette image de souffleuse au «lipsing» amusant et servant presque d'alter ego et de conscience vive, et s'installent le noir et des écrans de télévision aux images brouillées et aux sons qui grésillent, juste comme cette mémoire dérangée qui divague, «dysfonctionnée».
De la Sophie de Styron à la Cornélia du Roi Lear, en passant par Maria Callas, Lady Macbeth, les mouches de Sartre, Grotowski, Raymond Gebara, Antoine et Latifé Moultaka, les images se bousculent, se télescopent et s'estompent pour faire naître les horribles scènes de la guerre et de l'insoutenable violence des hommes.
Perturbée, traumatisée, hagarde et pathétique, mais toujours à fleur de combat, femme ne cédant jamais au pouvoir de l'essence de ses ovaires, la diva confond planches et quotidien. Qu'est-ce qui est vraiment réel? Et ce rêve tenace d'être dans la flaque de lumière quand toutes les lumières sont éteintes.
Cassée et fantomatique, vieillissant, elle gravit dans le noir quelques marches, pour accéder à une petite lueur tout en acceptant un risible rôle dans un doublage sonore d'une série tristement latino.
Voilà un texte hardi et percutant, alliant énergie, sens de l'autodérision et de la performance, vocifération, dénonciation, mots faisant fi de ce qui est analytique pour donner sans emballage des faits plus destructeurs que constructifs et à qui toute bonne comédienne rêverait de prêter chair et voix.
Et la rencontre, pour cette audience de la déroute et du désarroi, a eu lieu avec Randa Asmar qui se donne sans compter sur scène.
Elle est assise la diva, vraie mondaine, faussement cool et affable, comme pour recevoir en tout partage et convivialité le public qui envahit la salle pour prendre place. Chapeautée, lunettée, postiche sur la tête, manteau à l'ourlet de faux vison sur les épaules, lèvres vermillonnées, la canne nerveuse (séquelle d'un malencontreux accident survenu récemment à la comédienne, mais qui fait parfaitement ici accessoire de scène), la diva attend pour jeter son paquet de mots. Jeter son venin, sa hargne, son amertume, ses illusions, ses désillusions, son désenchantement, sa déchéance, sa désespérance. Mais aussi son cri de révolte, d'amour et de désamour au pays, à la vie, au...
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