M. Chawki Azouri est parti des exemples des deux guerres mondiales pour pointer les constantes universelles relatives à toute guerre.
Le conférencier, Chawki Azouri, part des exemples des deux guerres mondiales pour pointer les constantes universelles relatives à toute guerre : la propagande se fait davantage auprès des jeunes et des enfants que des adultes. À tel point que les bandes dessinées destinées aux enfants sur la Première Guerre illustraient de façon caricaturale un conflit manichéen opposant l'empire du bien, la France, contre celui du mal, l'Allemagne. Les Allemands sont d'ailleurs souvent représentés de manière simpliste comme des buveurs de bière et des mangeurs de choucroute. Les tranchées, summum de saleté et de rebut, devenaient même l'objet du désir des enfants : « donnez-moi un peu de votre terre de tranchée », réclamaient-ils aux soldats ; idéalisation résultant de la propagande. Non seulement l'enfant était ainsi endoctriné et incité à prendre parti malgré son jeune âge et donc quelque part aussi à perdre son innocence plus tôt puisqu'il était traité à la même enseigne que les adultes, mais il était aussi culpabilisé : « Et toi petit qu'est-ce que tu fais pour la victoire ? Car ton oncle et ton père se battent pour que tu n'aies plus à faire la guerre. » Ce qui en psychanalyse correspond à une aggravation de la dette. Les petits s'interdisaient alors de manger des gâteaux et des bonbons, et se démenaient en classe, dans une compétition ardue pour être les meilleurs, dans le but de rembourser la dette. Les repères sont brouillés : dans leurs dessins, les enfants inscrivaient sur les gerbes mortuaires « à mon fils ». En général, ç'aurait plutôt été « à ma mère », « à mon père », « à mon frère », etc. L'enfant ne fait plus la différence entre lui et son père, et le plus terrible est que le deuil est alors banalisé en ce qu'il devient accoutumance non pas à la douleur, mais à la fatalité de la perte. Le père étant devenu un héros, l'enfant n'a pas pu le haïr comme le veut l'ambivalence du deuil classique : d'où la transformation du deuil en dette.
Le sacrifice par la mort
Comment rembourser cette dette ? Le sacrifice des soldats n'a pas d'équivalent et ne peut se racheter que par un sacrifice du même ordre, c'est-à-dire par la mort. C'est ainsi que les garçons deviennent des soldats à leur tour ou alors se jettent à la mort par d'autres façons, comme dans un accident de voiture. Les filles en revanche, ne pouvant pas aller sur le front, restent débitrices éternelles des combattants... Ou alors, elles font des enfants qu'elles envoient au front. Anisée el-Amine, qui modérait la conférence, relate à ce titre un épisode auquel elle avait assisté pendant la guerre de 2006 : une femme qui criait « eux tuent ; nous, nous enfantons » ! Comprendre : « Nous fournirons des enfants qui continueront à se battre. » Mais ce cri peut être entendu d'une autre manière aussi ; ça peut être un cri de vie, celui d'une nouvelle naissance, c'est-à-dire d'un jour nouveau... Ainsi, l'acquittement de la dette n'est-il pas une fatalité. Maud Saïkaly, présidente de la SLP, donne l'exemple de la guerre de 1914-1918, faisant remarquer que les enfants des héros de cette guerre n'ont pas ressenti la dette parce qu'ils ont été adoptés par la nation. Ayant trouvé dans la nation - qui les a pris à charge - un père et une mère, ils ne se trouvaient pas orphelins. Chez nous, pas de possibilité de régler de la sorte la question de la dette puisque pas de mère patrie. « Chez nous, qui est la patrie ? Qui est le père, qui est la mère ? », s'interroge avec véhémence Anisée el-Amine. Toutes ses questions demeurent pendantes. Pour apporter encore un autre éclairage sur la question de la dette, Maud Saïkaly fait référence à la Seconde Guerre mondiale où la mort avait été tellement massive que ce qui avait été vécu était au-delà de la dette. À un soldat qui exhortait un autre au combat alors que l'issue fatale était garantie, lui disant : « Il ne reste qu'à mourir pour la France », le second répondit : « Mourir pour la France ne sert à rien. Il faut vivre pour la France. » Les combattants ont mis le holà : ils n'étaient pas là pour mourir pour quelque chose qui n'avait pas de sens. La Seconde Guerre mondiale représente d'ailleurs un cas de figure particulier, en ce que les combattants allaient à la guerre malgré eux. Il n'en est donc pas subsisté d'esprit de vengeance, et Français et Allemands se donnent aujourd'hui la main devant le monument aux morts.
L'historique des parents
Les mœurs primitives sont elles aussi parlantes à ce sujet : dans Totem et tabou, Freud y fait référence. Un chef victorieux ne peut retourner dans sa cité d'origine qu'après avoir fait lui-même le deuil de celui qu'il a assassiné ; ce qui désamorce donc les velléités de vengeance ou le sentiment de dette. Chez nous, nous sommes bien loin de ce recul. Un psychologue travaillant sur le terrain dans le Sud relate son expérience. « Comment t'appelles-tu ? Que fais-tu ? », demande-t-il à des enfants. La réponse vient : « Je suis le fils du martyr » ; « mon père était martyr », etc. La preuve que les enfants, ici, entretiennent l'historique des parents et s'y identifient, explique le psychanalyste David Sahyoun. Pas de deuil possible dans ce cas ; comment tourner la page si les enfants cherchent à revivre ce que leurs parents ont vécu ? « On ne grandit que si on dit non », selon Winicott, rappelle-t-il. On ne peut pas s'empêcher de s'interroger plus directement chez nous sur les enfants des Gemayel, Hariri, Joumblatt, Tuéni - la liste des martyrs est longue - d'autant plus qu'ils étaient au pouvoir. La conférence de la SLP n'a pas abordé la question, sachant que si ces conférences nous interpellent, c'est aussi beaucoup parce qu'elles sont en lien direct avec notre vécu. Le Pr Azouri cherche toujours d'ailleurs à relever du positif, comme le rôle de la société dans le deuil, phénomène dont Freud n'a pas fait état. Le conférencier fait remarquer qu'en 2006, les choses auraient été beaucoup plus compliquées si la société n'avait pas apporté toute son aide aux familles des
victimes.
Et « parce qu'il ne suffit pas que les chefs de guerre s'embrassent pour que la guerre soit finie », comme le souligne Chawki Azouri, la SLP travaille à organiser un grand colloque sur le thème « Guerre finie, guerre infinie », paraphrase d'« Analyse finie, analyse infinie » de Freud. Un tel lieu d'échanges et de paroles permettrait sans doute d'enclencher le processus pour dépasser les traumatismes et les deuils que nous nous sommes toujours employés à ignorer au lieu de les affronter. C'est en tout cas le credo de la psychanalyse : la parole guérit. Vivement ce colloque, ne serait-ce que pour un nouveau regard, une autre façon de faire... pour tenter de régler un tant soit peu notre affaire avec le transgénérationnel et aller de l'avant.


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