Depuis que le règne dispendieux de Louis XIV a mis les miroirs à l'honneur dans les intérieurs aristocratiques, les importations de glaces de Venise ont pris en France une telle extension qu'elles inquiétèrent le ministre des Finances. À juste titre, leur prix élevé provoquant une hémorragie de devises, dont l'économie du pays se serait bien passée. Afin d'obtenir ce marché, Colbert expédie en mai 1665 à Venise des espions pour organiser la fuite de verriers vers Paris. Pour décider les ouvriers qualifiés à s'expatrier, le ministre des Finances n'a pas lésiné sur les moyens. Il leur accorde notamment des privilèges personnels considérables : exemption d'impôts, juridiction spéciale pour les administrer et un salaire fort au-dessus de la moyenne. À l'époque, le prix d'un beau miroir équivaut environ à 800 journées de travail d'un manœuvre ordinaire. Ce qui était justifié par les difficultés de sa fabrication et surtout par le danger qu'elle représente. Soumis aux vapeurs nocives du mercure, un artisan miroitier dépassait rarement l'âge de 30 ans. Ce procédé sera interdit à partir de 1850, avec la découverte de la technique moderne de l'argenterie. Il y aura en tout trois expéditions de débauchage, qui vont entraîner des sanctions de la part des inquisiteurs de la Sérénissime.
On en est là, lorsque le projet d'une grande galerie, la Galerie des glaces, mûrit dans la tête de l'architecte de Versailles, Jules Hardouin-Mansart. Son décor fastueux devait être à la fois un atout politique à la gloire du Roi-Soleil et un essor pour l'industrie et les arts français. Le projet était difficilement réalisable, dans ce contexte de monopole vénitien, lorsqu'on signale à Colbert l'existence d'une petite entreprise à Tourlaville, près de Cherbourg, qui saurait fabriquer des glaces d'une pureté comparable en tout point à celle du concurrent transalpin. La commande royale pour la Galerie des glaces sera l'acte de naissance de ce qui va devenir le numéro un du verre français, l'entreprise de Saint-Gobain. Long de 73 mètres et paré de 357 miroirs, le « joyau » du château de Versailles a retrouvé en 2007, dans le cadre d'une grande opération de mécénat, son éclat original grâce à une restauration minutieuse et respectueuse des matériaux de l'époque. Les 357 glaces de la galerie ont été prises en charge par le miroitier Vincent Guerre, chargé de nettoyer et réparer les glaces, qui n'avaient pas été touchées pendant 400 ans. Soixante-dix pour cent des miroirs de la Galerie des glaces sont d'époque et ont été repolis et réparés, sans modifier certaines marques distinctives. Seuls 48 miroirs ont été remplacés par des miroirs datant de la même époque et qui avaient vieilli de la même manière. En effet, l'on avait découvert par hasard, sous les toits du Sénat, un stock de miroirs anciens conservés du temps où ce palais était la résidence du frère du roi. L'assortiment avec ceux de Versailles s'est fait, carreau par carreau, travée par travée... La plus noble galerie du plus illustre château a retrouvé son faste. Ses trois millions de visiteurs annuels retrouveront alors ce lieu où Mme de Sévigné voyait une « royale beauté unique dans le monde ».


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