Michael Kleeberg : « J’ai voulu éviter ce regard typique de l’Occidental postcolonialiste qui se penche sur les peuplades de l’Orient. »
Au Liban, pour la cinquième fois depuis son premier voyage en 2002, il a présenté au Goethe-Institut de Beyrouth ainsi qu'au Kulturzentrum de Jounieh son premier documentaire, intitulé Retour au pays d'Europe (la fille du roi phénicien), consacré, comme vous pouvez le deviner, à ce pays qu'il affectionne
visiblement.
Il s'agit d'un court-métrage qui, à travers sept portraits filmés de Libanais, vise à rectifier, dit-il, « l'image biaisée des Arabes - et par conséquent des Libanais - dans l'opinion publique allemande ».
« Les Arabes, masses anonymes»
« Que ce soit par la télé ou par les journaux, le public allemand ne voit les Arabes qu'en masses anonymes. Des masses fanatisées, hurlantes, en guerre ou victimes... », indique sans détours cet écrivain allemand. Qui a donc voulu montrer dans son film (déjà diffusé à la télévision allemande) « les Arabes en tant qu'individus, avec un visage, une voix, des idées et un vécu particulier ».
Le début de « la relation » de Michael Kleeberg avec le Liban remonte à sept ans, au programme d'échange entre auteurs allemands et arabes initié par le ministère allemand des Affaires étrangères qui l'invite à venir passer deux mois à Beyrouth en contrepartie de la résidence du poète Abbas Beydoun à Berlin.
« L'animal qui pleure »
Une invitation que ce romancier, qui ne « connaissait strictement rien à cette région du monde », saisit comme une occasion « extraordinaire » de découverte « des individus surtout » et qui donnera naissance à un récit de voyage, au titre emprunté à Pline le jeune, L'animal qui pleure.
Un journal de bord dans lequel Michael Kleeberg va consigner « des portraits de gens rencontrés, des réflexions sur l'écriture, ou encore des discussions avec des confrères libanais » et qui, outre la version originale, est disponible en traduction arabe aux éditions al-Kanaan.
De son côté, à l'issue de son séjour berlinois, Abbas Beydoun éditait un recueil de poésie en Allemagne et une tournée de lecture réunissait, en 2003 puis en 2005, les deux auteurs en Allemagne et au Liban.
Depuis, c'est presque une fois par an que Michael Kleeberg revient au Liban, où l'attachent désormais de forts liens d'amitié avec, entre autres, Abbas Beydoun et Rachid el-Daïf.
En 2008, lorsque la ville de Mayence, en partenariat avec la seconde chaîne du service public de la télévision germanique, lui décerne un important prix littéraire comportant, outre une somme d'argent, la possibilité pour le lauréat de réaliser un film de 45 minutes, il en profite pour faire un film sur le Liban. « Avec deux idées en tête », signale-t-il. La première, celle d'« éviter ce regard typique de l'Occidental postcolonialiste qui se penche sur les peuplades de l'Orient pour voir si elles sont à notre niveau ». Et la deuxième, « celle de partir de la mythologie fondatrice de l'histoire européenne, l'histoire d'Europe, la Phénicienne enlevée par Zeus, pour poser la question de savoir ce que l'Europe, le continent, a apporté à la Phénicie, l'actuel Liban ».
Le film de 45 minutes se présente donc sous forme de sept portraits de Libanais. Michael Kleeberg y donne la parole à ses amis écrivains Abbas Beydoun, Rachid el Daïf et Iman Humaydan, à la cinéaste Monica Borgman, à la compositrice et cantatrice Hiba el-Kawas, au grand traducteur de Gibran en allemand, Youssef Assaf, ainsi qu'à l'hôtelier Cherif Samaha. Un choix assez représentatif de la diversité libanaise.
« Comme Europe, ils ont tous quitté, contraints ou de leur plein gré, le pays pour aller vivre en Occident, y étudier, y travailler et, une fois revenus chez eux, ils ont gardé cette imprégnation de la culture occidentale qui, ajoutée à la culture orientale, donne cette ouverture exceptionnelle qui fait la richesse culturelle et la singularité du Liban », affirme, avec enthousiasme, cet écrivain pour qui « l'expérience libanaise est une extension de vie ». Et qui, à ce titre, veut la partager chez lui et autour de lui. Une véritable déclaration d'amour au pays du Cèdre !
* À signaler, parmi les romans traduits en français de Michael Kleeberg, « Le roi de Corse » (Flammarion), une biographie historique, et « Pieds nus » (Gallimard), l'histoire d'une obsession sexuelle dans le Paris actuel.

