De même, la visite annoncée du Premier ministre en Syrie, quelle que soit la formule trouvée pour sauver la face de tout le monde, ne peut qu'accentuer la nouvelle orientation du pays dans le sens d'une normalisation de ses relations avec la Syrie. En somme, avec la formation du gouvernement d'union nationale, tout le monde s'accorde à dire que le Liban entre dans une nouvelle phase de relatif calme politique et de refroidissement des dossiers conflictuels.
Selon une personnalité qui a occupé de hautes fonctions au sein de l'État, l'histoire du Liban depuis 1943 est une alternance entre les périodes de conflits et celles d'accalmie qui reflètent toujours la situation dans la région et dans le reste du monde. Cette personnalité, un ancien officier de l'armée, raconte qu'elle a suivi dans les années 70 une session aux États-Unis, et elle a, dans le cadre de cette mission, participé à une formation sur la stratégie dans une école militaire américaine spécialisée. La formation regroupait 30 officiers venus des quatre coins du monde dont la plupart ont par la suite occupé des fonctions importantes dans leurs pays respectifs. L'ancien secrétaire d'État américain Henry Kissinger a donné une conférence aux officiers « prometteurs » ; il leur a notamment expliqué que certains pays, par une sorte de malédiction géographique et politique, jouent le rôle « de terrain de football pour leurs voisins ». Kissinger aurait même ajouté pour bien préciser l'image : « Pour que les pieds des joueurs ne se touchent pas et ne causent pas de problèmes à leurs dirigeants, ceux-ci choisissent de disputer les matches par joueurs interposés sur un terrain qui n'entraînera pas de dommages directs pour eux. » L'histoire, selon lui, est truffée d'exemples de pays transformés en terrains de foot de prédilection, notamment la Pologne, mais aussi la Prusse avant son démembrement. C'est alors que le jeune officier libanais demande si le Liban fait partie de cette catégorie, et, toujours selon l'officier, Kissinger aurait souri avant de répondre : « Je ne pensais pas en particulier au Liban, mais oui, cela pourrait bien être un bon exemple. »
Depuis, le Liban n'a cessé en effet de servir de terrain de jeu pour ses voisins d'abord, mais aussi pour les décideurs au sein de la communauté internationale. Au moment de l'accord du Caire, puis celui de Camp David, plus tard celui d'Oslo et plus récemment le bras de fer entre la communauté internationale et la Syrie et l'Iran, le Liban a toujours servi de caisse de résonance aux divergences régionales et internationales.
Lorsque la tendance est au conflit, c'est le Liban qui paye, et lorsque l'accalmie est de mise, c'est le Liban qui en bénéficie en premier, précise cette personnalité, qui ajoute que ce cycle régional et international n'est pas une question de saison lunaire ou autre. Il répond à une lutte feutrée au cours de laquelle un camp parvient à un moment ou à un autre à marquer des points sur l'autre. En 1990, lorsque la Syrie a choisi de participer à la coalition occidentale contre l'Irak, elle a obtenu un blanc-seing au Liban qui a duré jusqu'en 2004, lorsque les États-Unis et la France ont choisi, dans le cadre de la guerre contre les terroristes, de casser la chaîne qui relie la Syrie, l'Iran, le Hezbollah et le Hamas. Ce fut alors l'ère Bush avec ses guerres et ses tensions. Maintenant, la région entre dans une nouvelle phase, dit l'ancien officier, avec l'affaiblissement du rôle des États-Unis, le blocage du processus de paix israélo-arabe, l'enlisement de la guerre en Afghanistan et les tiraillements en Irak, sans compter la difficulté pour les États-Unis de frapper l'Iran puisque depuis Bush les Américains ont compris qu'on ne peut pas entamer une nouvelle guerre quand on n'a pas achevé la précédente.
Selon cette personnalité, les conflits prennent donc une pause, et, au Liban, le calme peut durer aussi longtemps que se prolongera l'entente syro-saoudienne. Elle-même appelée à se prolonger, explique la même personnalité, car avec l'influence grandissante de la Turquie et de l'Iran en tant que puissances régionales, l'Arabie saoudite ne peut que se rapprocher de la Syrie pour maintenir un rôle aux pays arabes dans les dossiers régionaux...
Pour cette personnalité, c'est dans ce contexte qu'il faut placer les changements qui se sont produits sur la scène libanaise. Et si comme d'habitude, pour sauver la face de tout le monde, on reprend le slogan « ni vainqueur ni vaincu », en réalité, un projet a bel et bien enregistré un déclin et l'autre une percée... En attendant que la roue tourne de nouveau.
Grâce à sa longue expérience dans le domaine public, cette personnalité invite les différents protagonistes libanais à profiter de la période actuelle de calme pour mettre enfin leur pays à l'abri des développements régionaux et internationaux, en se mettant d'accord sur des principes de base. Au lieu de faire comme d'habitude, c'est-à-dire qu'un projet cède le pas à l'autre momentanément, et l'affrontement ne cesse jamais...

