En effet, selon des sources des services de sécurité, la version annoncée par l'État hébreu comporte certaines failles qui restent à combler. Or il semble désormais difficile à ce stade de l'affaire de pouvoir enquêter sur certains faits dans la mesure où l'État hébreu a immédiatement procédé « à la saisie des armes découvertes à bord », d'où la difficulté de pouvoir déterminer si ces armes ont réellement existé et quels sont leur origine et leur bénéficiaire.
Parmi les « doutes » que recèle la version israélienne, l'affirmation selon laquelle ces armes étaient destinées au Hezbollah. Or selon les premiers éléments de l'enquête effectuée par les services de renseignements de l'armée, et d'après les témoignages recueillis auprès de l'équipage, il apparaît bien que les conteneurs qui ont été saisis par l'armée israélienne - au nombre de 36 - étaient destinés à la Syrie et non au Liban. Certes, cela ne prouve pas grand-
chose et les conteneurs destinés à la Syrie auraient pu bien être par la suite réacheminés vers le Liban par d'autres voies.
Outre le timing purement politique qui a été retenu par plusieurs analystes et observateurs - à savoir l'annonce d'un cargo regorgeant d'armes au moment où se discutait, à New York, le fameux rapport Goldstone mettant en cause le comportement de l'armée israélienne durant la guerre de Gaza -, d'autres questions ont été légitimement suscitées par cette affaire. Celles qui ont trait, d'abord, aux preuves tangibles concernant la cargaison d'armes présumée à bord et dont les seules photos exhibées sont celles qui ont été prises par l'armée israélienne elle-même, aucun photographe international n'ayant pu vérifier la véracité de l'existence de ces armes. La presse internationale, notamment l'AFP, a d'ailleurs relevé ce point affirmant que, « pour le moment, les autorités israéliennes n'ont pas fourni de preuve tangible que la cargaison d'armes venait d'Iran ». Personne d'autre que l'armée israélienne ne semble d'ailleurs avoir vu les armes qui ont été entreposées dans une base militaire israélienne.
Autre point surprenant qui a été longuement relevé hier par la télévision al-Manar, le fait que la presse internationale n'a consacré que peu d'espace et d'intérêt à cet incident, un peu comme si les journalistes étaient eux-mêmes suspicieux de cette affaire, laisse entendre la chaîne du Hezbollah. La presse israélienne a relevé, de son côté, que « les officiels à Jérusalem n'avaient même pas osé rêver d'une meilleure date pour la capture du navire. Pour Israël, c'est un don du Ciel », avait relevé, jeudi dernier, le quotidien Maariv dans un éditorial.
Le parcours du navire
Les questions sont également nombreuses concernant le fameux parcours de ce navire. Le quotidien israélien Haaretz a indiqué aux premiers jours de l'affaire que « l'acheminement de la cargaison d'armes avait commencé il y a une dizaine de jours ». « Selon le manifeste, écrit le journal, la cargaison était destinée à la Syrie. Elle aurait été déchargée en Égypte et rechargée trois jours plus tard sur le Francop. » Une information tronquée, ou partielle, puisque le Francop devait également décharger une partie de la marchandise au Liban, relève l'un des enquêteurs de l'armée.
Toujours selon les médias israéliens, les services de renseignements et l'armée de l'air auraient surveillé le chargement depuis le port iranien de Bandar-Abbas jusqu'à celui de Damiette, en Égypte, où il a été transféré à bord du Francop. Or ni l'armée libanaise ni même la Finul n'ont mentionné l'Iran dans ce parcours. Selon le conseiller politique du commandant en chef de la Finul, Milos Strugar, le Francop est très connu de la Finul puisqu'il sert pratiquement de « taxi » dans la région, transportant des marchandises entre l'Égypte, le Liban, la Syrie et Limassol. Ce n'est certainement pas sa première ni sa dernière expédition dans la région. Le navire a déjà effectué quatre voyages vers Beyrouth, seulement durant le mois d'octobre, confirme M. Strugar qui fait remarquer que « la perception ou l'interprétation israélienne de ce dossier est loin de notre espace opérationnel ». « Par conséquent, dit-il, nous n'avons aucune information qui puisse être infirmée ou confirmée concernant les faits avancés par l'État hébreu. »
La position conjointe syro-iranienne, vendredi dernier, n'a pas contribué en tous les cas à éluder l'énigme, le ministre syrien des Affaires étrangères, qui se trouvait en Iran, ayant déclaré, vendredi, avec son homologue iranien, Manouchehr Mottaki, que le navire devait aller de la Syrie vers l'Iran, et non l'inverse, comme proclamé par l'État hébreu. Or aucun des membres de l'équipage n'a mentionné le parcours iranien, puisque le bateau « qui a été complètement chargé en Égypte devait se déplacer en direction de Limassol, Beyrouth, pour amarrer ensuite à Lattaquieh », précise le communiqué de l'armée libanaise après avoir confronté les interrogatoires effectués auprès de plusieurs membres de l'équipage, et dont les réponses « ont toutes concordé », précise une source militaire.
La position de MM. Nabih Berry et Faouzi Salloukh concernant l'absence d'intervention de la Finul n'était pas non plus justifiée puisque la force onusienne maritime « n'a pas de mandat d'arrêter un navire qui ne se trouve pas dans sa zone d'opération », précise M. Strugar. Et si la Finul a finalement pu procéder à l'arraisonnement du bateau, c'est seulement lorsque ce dernier s'est approché des eaux territoriales libanaises et est entré, par conséquent, dans la zone de contrôle prévue par le mandat de l'ONU. « Nous avons donc entrepris notre mission et demandé à l'armée d'enquêter », explique le conseiller politique, qui fait toutefois remarquer « n'avoir rien trouvé à ce stade de suspicieux », notamment au niveau du parcours ou de la cargaison.
Par contre, si la Finul, elle, détient un mandat clair lui permettant d'arraisonner toutes les embarcations qui passent dans sa zone d'opération, il n'en est pas de même pour l'État hébreu qui semble clairement avoir « transgressé » le droit maritime international en séquestrant plusieurs heures durant le bateau et son équipage qui se trouvaient dans les eaux territoriales internationales. Un comportement que plusieurs juristes internationaux ainsi que l'armée libanaise ont considéré comme « une violation des règles internationales ». Reste à savoir pourquoi l'ONU n'a pas encore réagi à cette violation et si oui ou non elle va procéder à une condamnation de cette affaire.
Quoi qu'il en soit, il faut reconnaître que la portée de cette affaire reste relative, car, de toute manière, le Hezbollah n'a jamais caché sa mission de résistance ni le fait qu'il poursuit son armement. D'ailleurs, le parti chiite a lui-même déclaré qu'il n'avait pas à avoir honte de cela, sous-entendant que ses armes lui parviennent forcément clandestinement.

