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Liban

Michel Hajji Georgiou : La cité continue de faire peur

Notre collègue Michel Hajji Georgiou a axé son intervention sur le thème « Entre tribalité et individualité ». Il a commencé par déplorer que certains milieux libanais aient tendance à se replier sur « l'espace communautaire et tribal », diabolisant parfois la ville, la cité, « dans sa symbolique d'espace public de rencontre et d'échanges avec l'Autre ». Pour M. Hajji Georgiou, cette tentation de repli « est l'expression la plus élémentaire d'une crispation identitaire née des bouleversements politiques de ces dernières années ». « La foule quasi indifférenciée de la place des Martyrs n'a pas tardé, dans une grande proportion, à se repositionner sur le registre communautaire, pour mieux, justement, recréer de la différence », a-t-il relevé.
Et d'ajouter : « Cette évolution, à rebours, cette réaction face au mouvement essentiellement pluraliste du 14 mars 2005, n'est pas sans me rappeler la vision pessimiste de Leonard Cohen qui écrivait au moment de la chute du mur de Berlin : "Les choses vont aller dans toutes les directions, rien ne sera plus mesurable, le blizzard du monde a franchi le seuil et a renversé l'ordre de l'âme ; j'ai vu l'avenir, mon frère, ce n'est que meurtre." Pourquoi évoquer Cohen ? Parce qu'il semble avoir entrevu, par intuition, ce que l'effondrement de l'ordre bipolaire allait provoquer comme changements. Au lieu d'être les témoins de cette fin de l'histoire annoncée par Francis Fukuyama, celle qui aurait dû marquer un apaisement notoire avec la fin du duel entre les deux blocs, nous comptons les morts, depuis la fin du XXe siècle, dans ce qui ressemble à une résurgence violente des particularités identitaires, dont la représentation symbolique est l'attaque contre le World Trade Center, le 11 septembre 2001. »
Comment expliquer ce déchaînement de violence depuis la fin de la bipolarité ? « Un équilibre a bien été rompu, souligne M. Hajji Georgiou. Le système né de Helsinki, fonctionnant comme une organisation parfaite du duel avec la reconnaissance d'un "domaine réservé" à l'ennemi, empêchait l'irruption du conflit magistral. D'une certaine manière, la disparition du système bipolaire a modifié le droit de la guerre. Il n'y a plus, comme autrefois, de codification de l'ennemi. Le duel a pris une autre forme. Il s'agit désormais, en Irak ou à Gaza, d'exterminer l'autre dans un cadre de montée aux extrêmes et de guerre totale où la réciprocité passe immanquablement par la violence mimétique. C'est comme si la mondialisation, avec ses progrès technologiques impressionnants, notamment au niveau des moyens de communications, opérait une indifférenciation de si grande envergure qu'elle ne pouvait, au final, engendrer que de la haine et de la violence, moyen le plus facile de mettre en avant ses particularités culturelles. »

La résurgence d'une tension identitaire
« Heureusement, la mondialisation n'est pas qu'un espace de conflits, poursuit Michel Hajji Georgiou. Entre la volonté d'uniformisation américaine et les modes basiques de résilience façon Bové, Chavez, ou Ahmadinejad, il existe, au-delà des idéologies nationales, un système de réseau qui connecte directement les individus entre eux. Il ne faut pas négliger, dans ce sens, la révolution opérée par des interfaces comme "Facebook" ou "Twitter" et leur impact sur la consolidation des rapports individuels au sein d'un énorme espace public universel virtuel. Il suffit, à titre d'exemple, de jeter un coup d'œil sur les mélanges interethniques au niveau de la World Music. Cela est représentatif d'une volonté de mettre en relief, loin de la réciprocité fondée sur la violence, une altérité fondée sur l'individualité et créatrice de synthèses identitaires. »
« L'espace de la cité continue de faire peur aux Libanais, souligne M. Hajji Georgiou. Moins peur qu'auparavant, certes ; beaucoup de barrières ont été abattues en peu de temps. Mais la résurgence d'une tension identitaire, propre à chacune des communautés, se fait sentir. Non seulement dans le discours de certains chefs politiques qui, en polarisant contre l'Autre, brandissent toujours l'étendard communautaire pour créer un sentiment de sécurité chez les ouailles et conforter leur légitimité... Mais aussi dans les structures de pensée de ceux qui les suivent, même les jeunes, les cadres, les universitaires. Le pluralisme inquiète, effraie. Sur le plan communautaire, l'autre communauté est ainsi réduite à un nombre, à une menace. Sur le plan individuel, la personnalité des uns est sacrifiée au profit de la totalité. Il existe une sorte de fantasme général d'un parricide, celui du système, qui imploserait aussitôt, emportant avec lui toute la philosophie de la convivance. Et qui serait remplacé par autant de monstruosités, comme la loi du nombre par exemple. Ou le vieux rêve de la fédération qui, au sein d'un système communautaire et clanique l'on ne peut plus rigide et qui a si peu évolué depuis ibn Khaldoun, sonnerait probablement le glas de l'individualité, de la diversité, du droit à la différence et, surtout, des libertés politiques à l'intérieur des espaces communautaires. Les communautés libanaises ne se sont jamais entretuées autant que lorsqu'elles se sont retrouvées en milieu "homogène", entre elles. Depuis Aristote, l'on sait que la raison d'être de l'unité, c'est la diversité, sans laquelle elle n'existe pas. »
Et M. Hajji Georgiou de poursuivre : « Le passage de la tribu, du clan, de la communauté à la citoyenneté n'est pas chose facile. Le saut vers l'inconnu fait peur. Dès lors, cette régression par rapport à la dynamique civile et ontologiquement plurielle ne saurait faire peur, à partir du moment où l'ennemi, la masse indifférenciée dans sa violence la plus archaïque est clairement identifiée. Certes, aucune dynamique n'est irréversible, mais il y a des raisons certaines d'être optimiste. Notamment à la suite de l'émergence, ces dernières années, d'une opinion publique, d'une véritable dynamique civile et moderne, convaincue que la solution, par-delà les groupes communautaires et le holisme politique, doit nécessairement laisser une place de choix à l'individualité comme projet, comme priorité. Une individualité fermement guidée par l'idéal universaliste des droits de l'homme et de la dignité humaine, et n'ayant aucune inhibition, aucun complexe à revendiquer une identité libanaise façonnée par cette multitude d'apports culturels qui se croisent depuis toujours en terre libanaise. »
Comme le fit autrefois Ahmad Farès Chidiac, du temps de la Nahda, qui, narguant tout le monde dans la mort, se fit enterrer en laïc à Hazmieh, sans qu'aucune des communautés ne puisse lui confisquer ce qu'il avait chéri durant des années : son individualité, source de liberté, de richesse, de créativité, de génie. Dans leur lutte pour se réapproprier dans la mort celui qui leur avait autant échappé de son vivant, en étant « tout » sans être rien d'autre que lui-même spécifiquement, les communautés s'étaient neutralisées, et l'individualité de Chidiac avait triomphé.
Notre collègue Michel Hajji Georgiou a axé son intervention sur le thème « Entre tribalité et individualité ». Il a commencé par déplorer que certains milieux libanais aient tendance à se replier sur « l'espace communautaire et tribal », diabolisant parfois la ville, la cité, « dans sa symbolique d'espace public de rencontre et d'échanges avec l'Autre ». Pour M. Hajji Georgiou, cette tentation de repli « est l'expression la plus élémentaire d'une crispation identitaire née des bouleversements politiques de ces dernières années ». « La foule quasi indifférenciée de la place des Martyrs n'a pas tardé, dans une grande...
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