Quatre mois ont passé au cours desquels les énergies, de toutes parts, se sont dépensées sur la question à un point tel que, le jour où la fumée blanche apparaîtra, le Liban se laissera aller au sentiment d'avoir réalisé un énorme exploit.
C'est cette bizarrerie qu'a voulu mettre en exergue hier le ministre sortant de l'Intérieur, Ziyad Baroud, rappelant aux Libanais ce qui, sous d'autres cieux, passerait pour une lapalissade, à savoir que la formation du gouvernement « ne peut être un objectif en soi ».
En attendant, il faut bien admettre que le pays tout entier ne tend point vers un autre objectif que celui de se doter d'une équipe ministérielle satisfaisant à peu près tout le monde. Quant à chercher à savoir ce que fera cette équipe une fois qu'elle sera formée, cela bien sûr est une autre paire de manche.
Où en est-on donc aujourd'hui ? Ces dernières semaines, plus exactement celles qui ont précédé le sommet syro-saoudien de Damas, les milieux de l'opposition, notamment chiites, voguaient dans un océan d'optimisme donnant parfois l'impression d'être quelque peu surfait. De l'autre côté de la barrière, la majorité se réfugiait dans un prudent attentisme confinant quelquefois au scepticisme, voire à la franche irritation, causée par la béatitude aux allures de fausse innocence venue d'en face.
Après quelques jours de flottement pendant lesquels on s'est perdu en conjectures sur les résultats de la rencontre Assad-Abdallah, le schéma s'est quelque peu modifié, sans pour autant s'inverser totalement.
Ce sont à présent certains milieux de la majorité, en particulier haririens, qui augurent d'une prochaine embellie, alors que le Hezbollah, lui, sans se départir totalement de son optimisme, se met à craindre les réactions de parties qu'il estime lésées par le rapprochement interarabe, en excluant bien évidemment l'Iran de ce cercle-là.
Ainsi, Nawwaf Moussaoui, député du Hezb, n'a pas jugé rassurantes les déclarations faites samedi par le secrétaire d'État adjoint américain pour le Proche-Orient, Jeffrey Feltman, à la chaîne al-Hurra.
M. Feltman avait fait état de quelques éléments positifs dans le dialogue entre son pays et la Syrie et exprimé sa satisfaction à l'égard de l'intérêt porté par le sommet syro-saoudien sur la question gouvernementale libanaise.
Il a néanmoins réaffirmé le soutien de Washington à la mise en place d'un cabinet « conforme à la Constitution et prenant en compte les résultats des élections ».
S'interrogeant sur la signification de ces propos, M. Moussaoui a affirmé qu'en comparaison, la France se contente, elle, de parler de la nécessité d'un gouvernement d'union « tout court » (en français dans le texte).
Le député du Hezbollah n'a pas manqué, d'autre part, de placer les incidents de Tripoli dans le cadre des tentatives visant à faire échec aux résultats du sommet de Damas, pour conclure que des parties arabes et internationales chercheraient tout bonnement à empêcher qu'un gouvernement ne voie le jour de sitôt au Liban.
Au sein du 14 Mars, l'analyse est similaire, mais les acteurs visés ne sont naturellement pas les mêmes. Pour la majorité, la grande interrogation concerne l'attitude de l'Iran, dans la mesure où le rapprochement syro-saoudien n'est pas motivé par une volonté du souverain saoudien de s'aligner sur la politique de Damas, mais bien plutôt par le désir de la Syrie de rompre son isolement arabe et international, et donc de prendre forcément ses distances (relatives) avec Téhéran.
Cependant, l'optimisme régnant dans les milieux du Courant du futur a poussé certains, à l'instar du député Nouhad Machnouk, à affirmer que le Hezbollah n'est pas nécessairement dans la même position que l'Iran et qu'il est intéressé, lui, par une stabilisation du Liban.
À en juger par ce que disent M. Machnouk et d'autres sources haririennes, les prochains jours seront décisifs et verront une intensification des contacts destinés à parvenir à un accord sur les noms et les portefeuilles.
L'optimisme de mise a d'ailleurs été conforté par les propos tenus samedi par le Premier ministre turc, Recep Tayyip Erdogan, qui a prédit la naissance d'un gouvernement libanais dans les prochains jours, ainsi que par les résultats de la rencontre samedi soir - la seconde en quatre mois - entre le chef du PSP, Walid Joumblatt, et le secrétaire général du Hezbollah, Hassan Nasrallah. Tous deux ont, en effet, fait valoir la nécessité de lever au plus vite les derniers obstacles retardant la mise en place du cabinet.
En revanche, il n'a pas été possible d'en savoir long sur la visite que devait effectuer à Damas une délégation du Hezbollah et d'Amal pour prendre le pouls des dirigeants syriens à la suite du sommet. Les milieux concernés ont, semble-t-il, jugé préférable de ne pas faire état officiellement de cette visite, de crainte de paraître renouer avec certaines pratiques d'antan, lorsque les Libanais allaient prendre leurs instructions sur les bords du Barada.
Jouent aussi dans le sens de l'optimisme les informations en provenance du CPL et faisant état d'une prochaine rencontre entre le Premier ministre désigné, Saad Hariri, et le général Michel Aoun. À ce propos, M. Machnouk a clairement fait savoir que la question de la nomination de Gebran Bassil a été définitivement tranchée (dans le sens positif), mais que le désaccord persiste sur l'attribution du ministère des Télécoms.


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