Taner Akcram, chercheur turc, s'est demandé pourquoi le thème de génocide est considéré comme tabou et la raison pour laquelle les autorités turques refusaient cette réalité historique. Selon lui, « l'amnésie collective dont souffre le pays (la Turquie) est l'un des principaux obstacles à un débat public. Cette perte de mémoire communément partagée, entre l'État et le peuple, résulte de ce que la conscience historique des Turcs a été paralysée pendant des décennies. Les fondateurs de la République ont brisé les liens les rattachant au passé de l'Empire ottoman », affirme-t-il. « Il est vrai que tout État-nation, au moment de sa création, cherche des racines historiques pour fonder sa légitimité ; s'il n'en trouve pas, il en invente. Les fondateurs de la jeune République turque ont scrupuleusement appliqué cette règle, ajoute-t-il. Par une série de réformes, on a essayé de faire disparaître les traces de ce passé devenu indésirable. La mémoire collective a ainsi été vidée d'une partie importante de son contenu. Elle a été révélée par certains "historiens" proches du régime, devenant pour longtemps la seule référence reconnue. »
Les échanges technologiques via courriers électroniques et l'Internet sont venus démentir cette face cachée sur la volonté d'extermination d'un peuple. Et d'ajouter : « Les dirigeants ottomans ont, en fait, liquidé au détriment des Arméniens des comptes qu'ils ne pouvaient régler ailleurs. Cela explique l'insistance avec laquelle on a voulu présenter la République comme une renaissance. » Partant de là, on comprend mieux la susceptibilité manifestée face à tout ce qui touche, de près ou de loin, à la question arménienne.
La relation entre la fondation de la République et les massacres a contribué à transformer le génocide arménien en tabou. Le pays se croit ainsi guéri et pourvu d'une personnalité entièrement renouvelée. Mais si la guérison est complète, pourquoi ne peut-on en parler librement ?
Un tabou qui hante la société turque
Mme Bilgin Ayaran, également chercheuse turque, explique que les Turcs, toutes générations confondues, nient que les Arméniens aient été soumis à un génocide, mais admettent qu'ils ont été déportés. La thèse qu'elle développe s'articule autour de la perception du génocide comme étant une question du passé qu'il faudrait étudier avec les contours sociopolitiques du présent. Le fait que chacune des parties s'ancre dans une position et une analyse héritée des ancêtres ne pourra en aucun cas faire avancer les choses. Elle propose comme solution le dialogue entre Arméniens et Turcs afin de trouver une justification historique à ce passé douloureux qui puisse satisfaire, dans la mesure du possible, les deux parties antagonistes.
Mme Sehyan Bayraktar a affirmé de son côté que les Turcs n'ont pas voulu avouer le génocide arménien puisque l'équation « L'État ne commet jamais de crimes » était pour eux le fondement de base de l'État. L'année 2008 a vu naître une certaine évolution de cette optique puisqu'ils commencent à admettre avoir commis des erreurs.
On retrouve une certaine analogie entre les Allemands crus du XXIe siècle et les Turcs d'aujourd'hui. En ce sens que l'Allemand, citoyen européen, est très loin du nazisme de Hitler, tout comme le Turc d'aujourd'hui, qui espère adhérer à la Communauté européenne, ne se retrouve pas dans les pratiques exercées par l'Empire ottoman.
Hélas, l'être humain a tendance, par fierté déplacée, à ne pas vouloir admettre une erreur commise. Mais pour le bien de l'humanité, faire amende honorable ne saurait que faire progresser les choses dans la bonne direction pour la paix et la convivialité entre peuples.

