Il voulait le démontrer. Il l'a prouvé. La distinction entre musique de film et partition de concert n'a pas lieu d'être. En particulier, s'agissant de son œuvre. Car « sa » musique de film est de la « vraie », de la grande musique. Orchestrale, riche, variée... Et surtout « suffisamment évocatrice pour que les yeux fermés vous puissiez vous faire votre propre cinéma », lance le compositeur au public. Lequel, composé en bonne partie de cinéphiles, a réalisé, ce soir-là, la transcendance absolue de la musique. Sa prééminence sur l'image et son intrinsèque, son indomptable liberté... Celle qui lui fait outrepasser tous les cadrages, toutes les scènes de films, aussi épiques, bouleversants et marquants soient-ils, pour aller chercher du côté de l'imaginaire des spectateurs, les notes qui s'accorderaient le mieux avec leur musique intérieure, leur cinéma personnel.
C'est à cela qu'avait convié les auditeurs le grand Gabriel Yared, qui leur offrait ainsi, dans le magnifique cadre de Beiteddine, les « plus belles fleurs» de son œuvre, à travers un concert orchestral accompagné de projections d'extraits de films. En fait, un concert où chaque morceau tiré de la bande originale d'un film était précédé d'une séquence image de ce même film.
Cette musique qui lui « vient toujours d'en haut », le compositeur l'a donc présentée lui-même au piano, accompagné par les 82 musiciens de l'Orchestre de Budapest, magistralement dirigé - « de manière exceptionnelle et à titre amical» - par le compositeur Dirk Brossé ainsi que par trois solistes de talent : la soprano Gaëlle Méchaly, le bandonéoniste Juan Jo Mosalini et le saxophoniste Lewis Morison...
Et de 37, 2° le matin de Beineix à Wings of Courage de Jean-Jacques Annaud (venu comme prévu, avec Michel Ocelot, Juliette Binoche, et Maïwen Le Besco), assister au concert de leur talentueux compositeur et ami), voilà le public parti dans près de deux heures d'un voyage sublime et envoûtant au gré du souffle lyrique de ce compositeur hors pair.
De grandes envolées orchestrales en sonorités délicates, vives, finement sculptées... De quelques notes de piano aux plages intenses, romanesques et passionnelles... De la caresse des cordes d'une harpe à la musique qui monte, enfle puis disparaît avant de laisser au piano le prélude à d'autres séquences... Des coulées de saxo en solo à la sensuelle mélancolie du bandonéon... C'est l'écriture musicale tout en grâce, raffinement, élégance et passion de Yared qui tansparaît, derrière les images et les visages des films projetés, que ce soient ceux de La lune dans le caniveau (de Beineix, avec Nastasja Kinski et Gérard Depardieu), de 37, 2° (avec Béatrice Dalle et Jean-Hugues Anglade), de L'Amant (d'Annaud, avec Jane March), de Bon Voyage (Rappeneau), de Camille Claudel (de Bruno Nuytten avec Adjani et Depardieu), de Possession (avec Gwyeneth Paltrow) ou encore de Cold Mountain (de Minghella, avec Jude Law et Nicole Kidman) et, bien sûr, de l'inoubliable English Patient (du même Minghella, avec, entre autres, Juliette Binoche)...
Juliette Binoche qui, venue expressément de Toscane où elle est en plein tournage, pour assister au concert de son ami Yared, est montée sur scène, pour rendre avec lui un émouvant hommage à leur « frère de goût, d'âme et de cœur», le réalisateur italo-britannique décédé en mars dernier.
Sauf que pour romantique qu'il soit, Gabriel Yared ne confine pas sa musique à ce seul registre et sait aussi jouer la carte de l'humour et de la légèreté, comme dans la terrible Tatie Danielle, dont le thème primesautier, ainsi que la chanson La complainte de la vieille salope interprétée à l'origine par les Rita Mitsouko, reprise, durant le concert, avec verve et drôlerie, par la soprane, ont offert une joyeuse parenthèse...
Avant de revenir à l'hommage à Minghella avec les suites d'orchestre extraites de deux de ses derniers films : une troublante, rapide et envoûtante tension pour la musique de thriller romantique du Talented Mr. Riplay suivie de l'apaisante douceur du thème de Breaking & Entering.
Et lorsque près de deux heures de concert (entracte incluse) plus loin, le compositeur-pianiste, visiblement ému, tire sa révérence, c'est un public conquis, enthousiaste, debout qui l'applaudit avec ferveur jusqu'à le faire revenir, avec son orchestre, pour un dernier et magnifique tango tiré de la bande originale de La lune dans le caniveau.
Il a atteint son but Gabriel Yared. Il a prouvé que la musique, qu'elle soit celle d'une bande originale ou d'une partition classique, est le lieu de tous les enchantements, la source de toutes les images...


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