Premièrement, les cinq grands États nucléaires n'ont pas pris au sérieux l'obligation de mesures de désarmement souscrite avec le TNP. Au lieu de cela, ils mettent en avant le fait que les armes nucléaires sont essentielles à leur sécurité et poursuivent la modernisation de leurs arsenaux nucléaires - ce qui les prive naturellement de l'autorité morale de convaincre les autres pays de ne pas acquérir d'armes nucléaires, toujours perçues comme source de pouvoir et d'influence, et comme police d'assurance contre d'éventuelles attaques.
Deuxièmement, comme on l'a vu avec la Corée du Nord, rien n'empêche les pays signataires de simplement déclarer que des « événements extraordinaires » ont mis en péril leurs intérêts suprêmes pour se retirer.
Troisièmement, l'Agence internationale de l'énergie atomique, censée contrôler le système de non-prolifération, dispose de si peu de fonds que c'en est scandaleux. Pour savoir si tel ou tel pays poursuit ou non un programme clandestin d'armes nucléaires, les inspecteurs de l'AIEA ont la plupart du temps les mains liées soit parce qu'ils n'ont pas l'autorité légale nécessaire pour accéder aux lieux qu'ils jugent bon d'examiner, soit parce que les laboratoires d'analyse de l'agence sont obsolètes, soit encore parce que l'agence ne dispose pas d'un accès approprié à l'imagerie satellite.
Quatrièmement, les contrôles des exportations n'ont pas réussi à empêcher la diffusion d'une technologie nucléaire sensible, notamment à cause des activités très élaborées de réseaux clandestins comme celui dirigé par A.Q. Khan, scientifique nucléaire pakistanais. Neuf pays disposent déjà d'armes nucléaires et il serait naïf de supposer que d'autres, en particulier dans les régions de conflit, ne tenteront pas de s'en procurer. Par ailleurs, certains pays dotés de programmes d'énergie nucléaire pourraient, s'ils le souhaitaient, fabriquer des armes nucléaires en quelques mois si leur perception de la sécurité changeait, vu qu'ils maîtrisent déjà les techniques de base d'enrichissement de l'uranium et de retraitement du plutonium. Ce choix pourrait être le talon d'Achille de la non-prolifération.
Cinquièmement, la communauté internationale, menée par le Conseil de sécurité des Nations unies, a souvent été paralysée par des difficultés de sécurité internationale, et inefficace pour réagir aux cas suspects de prolifération nucléaire.
Certes, ces difficultés ne pourront être surmontées du jour au lendemain, il est tout de même possible de faire beaucoup en relativement peu de temps. Les États-Unis et la Russie ont entamé des négociations sur d'importantes réductions de leurs arsenaux nucléaires, qui représentent 95 % des 27 000 ogives nucléaires de la planète. Parmi les autres mesures qu'il conviendrait de prendre, citons l'entrée en vigueur du Traité d'interdiction complète des essais nucléaires, la négociation d'un traité vérifiable pour mettre fin à la production de matériel fissile destiné à l'armement ; l'amélioration radicale de la sécurité physique de matériaux nucléaires et radioactifs, essentielle pour empêcher ces derniers de tomber entre les mains de terroristes ; et la consolidation de l'AIEA.
Le mois dernier, j'ai proposé au conseil des gouverneurs de l'AIEA une mesure-clé de renforcement de la non-prolifération : la création d'une banque d'uranium faiblement enrichi de l'AIEA utilisable par les pays qui ont besoin de combustible nucléaire pour leurs réacteurs. Cet uranium ne peut être utilisé pour construire des armes. Un mécanisme de ce type sera indispensable dans les décennies à venir, vu le nombre croissant de pays à se tourner vers l'énergie nucléaire.
Ma proposition consiste à créer une réserve physique d'uranium faiblement enrichi à disposition de l'AIEA, qu'utiliseront en dernier ressort les pays qui rencontrent des difficultés d'approvisionnement pour des raisons non commerciales. Les pays concernés seraient rassurés de pouvoir compter sur des réserves d'énergie fiables pour faire tourner leurs centrales, et n'auraient donc pas besoin de développer leur propre capacité d'enrichissement de l'uranium ou de retraitement du plutonium.
Cela contribuerait à éviter que ne se reproduisent des expériences telles que celle de l'Iran après sa révolution de 1979, lorsque les contrats pour le combustible et la technologie prévus dans le cadre de son programme nucléaire n'étaient pas honorés. Trente ans plus tard, on en ressent encore certaines conséquences.
L'uranium faiblement enrichi sera mis à disposition des pays dans le besoin sur la base de critères non politiques et non discriminatoires, aux prix du marché, conformément à leurs obligations de garanties nucléaires. Aucun État ne serait donc contraint d'abandonner le droit de créer son propre cycle du combustible.
Les fonds nécessaires au lancement d'une banque d'uranium faiblement enrichi sont en place, principalement grâce à une organisation non gouvernementale - Nuclear Threat Initiative - et au financement initial de Warren Buffett. Cette banque ne serait qu'une première étape, qui devra être suivie d'un accord faisant passer l'ensemble des activités d'enrichissement et de retraitement du contrôle national au contrôle exclusivement multinational.
Cette idée est audacieuse, mais plus que jamais nécessaire. Il y a soixante ans, nous manquions l'occasion de placer le cycle du combustible nucléaire sous contrôle multinational à cause de la guerre froide. Aujourd'hui, compte tenu de la diffusion de la technologie nucléaire et du risque croissant de terrorisme nucléaire, nous n'avons pas le droit à l'erreur.
© Project Syndicate, 2009. Traduit de l'anglais par Magali Adams.

