« Plusieurs raisons expliquent la recrudescence de la violence en Afghanistan. D'abord, il faut souligner qu'une grande offensive de l'armée américaine était attendue depuis quelques mois. La nouvelle stratégie américaine définie par le président Barack Obama affirme certes qu'il n'y a pas de solution uniquement militaire au conflit en Afghanistan », affirme à ce sujet Karim Pakzad, chercheur à l'IRIS et spécialiste de l'Afghanistan. « Mais, en même temps, cette stratégie, fondée sur une solution politique, exigeant une réconciliation » entre les Afghans, ne peut être crédible que si les négociations avec les talibans dits « modérés » sont menées à partir d'une position de force. Or, en l'absence d'une alternative crédible au gouvernement afghan actuel, les États-Unis ont décidé de tout faire pour le renforcer. À 40 jours de l'élection présidentielle afghane, les États-Unis veulent « sécuriser » les zones contrôlées par le gouvernement en mettant la pression contre les talibans dans ses zones d'influence », ajoute M. Pakzad.
Selon ce chercheur, un élément géopolitique régional explique également l'offensive américaine contre les talibans afghans. « Depuis trois mois, le gouvernement pakistanais mène une offensive militaire sans précédent contre les talibans pakistanais. La frontière avec l'Afghanistan n'a pas une existence réelle. Elle divise les tribus pachtounes qui vivent de part et d'autre de la frontière. C'est la raison pour laquelle il est difficile de distinguer entre les talibans afghans et les talibans pakistanais. L'offensive américaine en Afghanistan pourrait empêcher les talibans pakistanais de regagner facilement les zones sous le contrôle des talibans afghans. »
« Il faut prendre en considération le fait que la situation sur le terrain varie d'une région à l'autre », nuance, sous le couvert de l'anonymat, un responsable de l'ONU en Afghanistan. « Au Nord, par exemple, la situation est totalement différente du sud du pays. Les problèmes sont différents, les acteurs politiques aussi, ainsi que l'engagement de la communauté internationale », ajoute-t-il. Selon ce responsable onusien, « c'est dans ce contexte également que les talibans évoluent. Leurs tactiques d'attaque changent suivant les régions, selon s'ils sont minoritaires ou majoritaires. Et les répliques de la coalition varient aussi en fonction des conditions. »
Sur le plan politique, la situation dégénère également. « Alors que les élections (présidentielle et provinciales prévues le 20 août prochain, NDLR) approchent, des rapports mettent l'accent sur des campagnes d'intimidation menées par les talibans, et même sur des menaces directes contre des politiciens locaux », affirme-t-il. Même sur le plan social, les talibans gagnent du terrain. « À Kunduz, par exemple, des écoles de filles sont fermées. Les adolescentes portent à nouveau la burqa, un phénomène qu'on voit depuis quelques mois. »
Un gouvernement corrompu
Pour comprendre pourquoi les talibans regagnent en puissance, « il faut faire le bilan des actions du gouvernement afghan et de l'implication de la communauté internationale », affirme le responsable onusien. « Le facteur essentiel reste un échec systématique et massif de la part de l'État, incluant une corruption endémique et une culture de l'impunité qui a battu en brèche le renforcement de l'État de droit. Concernant le rôle de la communauté internationale, je crois qu'il y a un consensus pour faire juste le minimum, avec le moins de perte possible et le moindre coût. Le résultat étant qu'aujourd'hui, nous sommes dans cette situation », estime-t-il.
« L'incapacité d'un gouvernement, largement corrompu et au sein duquel les éléments proches des talibans et des anciens seigneurs de la guerre sont majoritaires, explique en partie l'échec de la coalition internationale en Afghanistan », renchérit Karim Pakzad. Cette situation a d'ailleurs fait dire à Jaap de Hoop Scheffer, secrétaire général de l'OTAN, que « le gouvernement de Kaboul est autant responsable de la dégradation de la situation que les talibans ».
Tous les observateurs, les chefs militaires de l'OTAN, et notamment le président américain lui-même, sont convaincus qu'il n'y a pas de solution purement militaire au conflit afghan. « L'augmentation des efforts militaires peut contribuer à assurer la sécurité dans telle ou telle région, mais pour contrôler l'ensemble du pays, il faut la présence d'au moins 500 000 soldats étrangers en Afghanistan. Si la situation n'a cessé de se dégrader depuis 8 ans, c'est qu'au-delà des erreurs sur le plan militaire, l'on note un manque d'intérêt pour éradiquer la pauvreté, pour reconstruire un pays ruiné par près de 30 ans de guerre, pour lutter contre la culture du pavot et le trafic de drogue... et pour la bonne gouvernance », ajoute M. Pakzad. « L'aide au développement atteint à peine 200 millions de dollars par mois alors que les dépenses militaires américaines s'élèvent à plus de quatre milliards de dollars par mois. » Selon lui, si les Américains ne s'attachent pas à la reconstruction immédiate de la région du Helmand, les talibans reviendront rapidement dans les zones d'où ils ont été chassés.
« Tout changement, même le plus démocratique, imposé de l'extérieur, notamment par la force, ne peut réussir en Afghanistan, ajoute M. Pakzad. C'est un peuple qui a une longue histoire de lutte contre les envahisseurs étrangers, peu importe le prétexte ou la justification. »
Karim Pakzad reste néanmoins confiant, se basant surtout sur « le regard lucide » de Barack Obama, qui déclarait récemment : « Nous n'avons aucun intérêt ni aucune aspiration à rester là-bas à long terme... L'Afghanistan, comme vous le savez, a une longue tradition de rejet de ce qui est considéré comme des forces d'occupation et nous devons avoir cette histoire en tête lorsque nous étudions notre stratégie. »

