Cette fois, la leçon des événements du Tibet, en mars de l'an dernier, a été retenue. Lignes de téléphonie mobile avec le reste du monde coupées, liaisons Internet interrompues : l'extrême ouest du pays est isolé du reste du monde, ce qui permet au régime d'affirmer que l'ordre règne à Urumqi, capitale de la province, en dépit des ratonnades signalées ces dernières heures par de rares témoins fuyant les lieux. Et dans un geste sans précédent, le chef de l'État, Hu Jintao, vient d'annuler sa participation au sommet du G8 qui se tient à L'Aquila, en Italie. C'est là un signe que la situation est plus grave que ne veulent l'admettre les maîtres d'un pays où 24 000 incidents violents impliquant plus d'un millier de personnes se produisent tous les mois. Cela signifie aussi que des décisions d'une importance extrême sont appelées à être prises dans les prochaines heures, qui nécessitent la présence du président, unique courroie de transmission entre militaires et civils.
1949 : l'Armée de libération du peuple entre dans la zone désertique du Xinjiang, marquant le début du déclin des anciens maîtres du pays. Les bouleversements qui vont ponctuer les années à venir seront d'ordre sociodémographique, culturel et surtout économique. En un peu plus de cinquante ans, la population chinoise des Hans va passer de 6 à 40 pour cent et s'emparer progressivement de tous les rouages de l'État. La propagande officielle affirme que rien n'a été épargné pour améliorer le sort de la majorité de la population autochtone.Une femme ouïghoure peut donner la naissance à un second enfant sans avoir à payer une amende (une prérogative unique dans les annales d'un pays qui pratique un strict contrôle de la démographie). Les candidats à l'université bénéficient de points supplémentaires. Enfin, la région, tient-on à vous faire savoir, a la priorité en matière de développement.
La réalité est fort éloignée de ce tableau idyllique. Certes, ainsi que le souligne un chef religieux, il existe plus de 2 000 mosquées dans cette région où l'immense majorité de la population est sunnite. Mais les fonctionnaires musulmans n'ont pas le droit de suivre les préceptes religieux ; les imams ne peuvent pas enseigner le Coran et les cours d'arabe ne dépassent pas les murs de quelques établissements scolaires sélectionnés par le gouvernement ; enfin, le jeûne du ramadan et le pèlerinage de La Mecque sont étroitement contrôlés. Autant de pratiques qui n'ont pas cours dans d'autres zones où existent des minorités musulmanes.
La découverte de l'or noir - les réserves passent pour représenter quelque 30 milliards de barils - a vu déferler des centaines de milliers de travailleurs hans, qui représentaient jadis 6 pour cent de la population et constituent maintenant près de 90 pour cent de la main-d'œuvre, et des groupes qui contrôlent désormais, outre le pétrole et le gaz, le bâtiment et même l'agriculture, la province étant le plus gros producteur de coton et de tomate. Le déséquilibre s'est aggravé depuis que le Xinjiang est devenu le point de jonction de l'oléoduc qui traverse le Kazakhstan pour atteindre la mer Caspienne.
Tout comme le dalaï-lama avait été tenu pour responsable, en 2008, de la révolte des moines tibétains,la contestation aurait cette fois, aux dires de Beijing, sa pasionaria : Rebiya Kadeer, femme d'affaires ouïghoure et activiste notoire de la cause de son peuple, ancienne prisonnière politique installée à Washington. Simple éruption momentanée ou mouvement appelé à s'amplifier, cette révolte nous préoccupe tous, dit-on depuis trois jours en Asie centrale. Eh oui, tous. Kazakhstan, Kirghizistan, Afghanistan, Pakistan... Cela fait pas mal de monde.

