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Diaspora

Pouzzoles la Phénicienne, tiraillée entre Tyr et Rome

Naji FARAH
Le frère Ildefonse Sarkis, chercheur spécialisé dans l'histoire antique du Liban, explique que dans toute cette région vivaient au IIe siècle de l'ère chrétienne de nombreux habitants originaires de Tyr, concentrés autour de Pouzzoles (Pozzuoli), près de Naples. Pouzzoles était en effet un comptoir phénicien ouvert sur la mer Tyrrhénienne, partie de la Méditerranée délimitée à l'ouest par la Corse et la Sardaigne, au sud par la Sicile, et à l'est et au nord par la péninsule italienne. Ce que confirme le professeur Pierre Zalloua, qui a démontré par des analyses scientifiques que le gène phénicien était répandu sur le pourtour méditerranéen.
Nos ancêtres établis en Italie se trouvant un jour en difficulté, ils envoyèrent un message pathétique à leurs compatriotes vivant à Tyr, leur demandant avec insistance de l'aide. Leur lettre, gravée en grec sur une plaque de marbre, est conservée dans la réserve du musée de Naples. Le frère Ildefonse nous raconte leur histoire dans son livre Les Phéniciens et leur empire, d'après les écrits des anciens et l'archéologie, publié en 2003 et comportant sept chapitres très documentés, accompagnés d'un tableau chronologique : « L'histoire de la Phénicie écoutée à la porte de la légende », « Son expansion en Orient et en Occident », « La création des villes », « L'économie », « La langue phénicienne et son influence », « L'apport intellectuel à la civilisation », ainsi que « La religion phénicienne et son influence ».
« Le Liban actuel, dont la longueur ne dépasse pas 250 kilomètres, prolonge l'existence historique de la Phénicie, qui a pris à travers les siècles des dimensions élastiques allant de 250 à 700 kilomètres de long : d'Ougarit à Ashdod, souligne le chercheur. Cela équivaut actuellement à la distance qui sépare Lattaquié de Gaza. Sa géographie physique a toujours porté le nom de Liban, grâce à sa superbe montagne enneigée. Mais sa géographie humaine et politique a pris, dans le monde oriental ancien, le nom de Canaan ou de Liban, et dans le monde occidental, celui de Phénicie. Dans le monde contemporain, il a pris le nom de Petit Liban et de Grand Liban. »
« Avant que la Grèce ne fonde Naples au Ve siècle avant notre ère, les Phéniciens avaient établi, un peu plus au nord, dans une belle baie, un comptoir qui sera la ville de Pouzzoles, poursuit-il. C'était l'une de leurs escales à travers la Méditerranée. Ils y déposaient leurs marchandises variées et expédiaient vers la mère patrie le sulfate d'une mine voisine, appelée le champ des Phlégréens. Avec l'extension de l'Empire romain, son importance et sa domination, le rôle de Pouzzoles s'est déplacé vers le comptoir phénicien de Rome. Pouzzoles, si prospère autrefois, céda la place à Rome et passa par une crise durable. Alors les chefs phéniciens de Pouzzoles s'adressèrent au Sénat de Tyr dans une supplique émouvante pour trouver une solution à la crise persistante. »

Lettre adressée aux Tyriens
La supplique, datée du 23 juillet de l'an 174 de notre ère, a été écrite par Lachès et confiée à son fils Agathopus pour la remettre au Sénat de Tyr. Elle a été traduite par Charles Dubois dans sa thèse imprimée en 1907. En voici le contenu :
« Lettre écrite à la ville des Tyriens, métropole sacrée, inviolable, autonome de la Phénicie et des autres villes, et la première sur mer. Aux fonctionnaires, au Conseil, à l'Assemblée du peuple de la patrie souveraine, les Tyriens résidant à Pouzzoles, salut !
« Par les dieux et par la fortune de l'empereur notre maître. Comme vous le savez presque tous, il y a à Pouzzoles d'autres entrepôts que le nôtre. Mais le nôtre, par son organisation et sa grandeur, est supérieur aux autres. Jadis, les Tyriens résidant à Pouzzoles subvenaient à son entretien : ils étaient nombreux et riches. Mais maintenant, nous ne sommes plus qu'un petit nombre, et eu égard aux dépenses que nous devons faire pour les sacrifices et pour le culte de nos divinités nationales, qui ont ici leurs temples, les ressources nous font défaut pour nous acquitter de la location de l'entrepôt, qui est de 100 000 deniers par an, d'autant plus que la dépense à faire, pour la fête où a lieu le sacrifice des bœufs, nous a été imposée.
« En conséquence, nous vous prions de pourvoir au maintien de l'entrepôt, qui ne subsistera que si vous prenez à votre charge le paiement des 100 000 deniers de la location annuelle. Quant à l'autre catégorie de dépenses et aux frais qui nous incombent pour la réparation de l'entrepôt ruiné lors des fêtes sacrées de notre maître l'empereur, nous l'avons mise à notre compte, afin de ne pas imposer à la cité une dépense trop lourde. Nous vous rappelons aussi que nous ne recevons aucune contribution ni des armateurs ni des négociants, à l'inverse de ce qui a lieu pour l'entrepôt de la ville souveraine de Rome. Nous nous adressons donc à vous. Notre sort dépend de vous. Occupez-vous de l'affaire. Lettre écrite à Pouzzoles, le 6e jour avant les calendes d'août, sous le consulat de Gallus et de Flaccus Cornelianus. »
Le frère Ildefonse poursuit : « On est étonné de voir l'étendue de Tyr et son influence dans les colonies. Nous avons là une idée de ce qui se passait à Délos, à Gadès et dans les 300 villes qui relevaient de Carthage. Le commerce de l'époque était organisé de façon remarquable. L'introduction majestueuse de la lettre, le recours au Sénat de Tyr nous surprennent. Car cette lettre, écrite 505 ans après la prise de Tyr par Alexandre, 238 ans après l'occupation de la Phénicie par les Romains, montre que le temps n'a pas effacé les liens sacrés avec la mère patrie. De plus, les Tyriens de Pouzzoles parlent et écrivent en grec, qui reste la langue de la culture et du commerce, malgré la domination romaine de l'Orient. Et bien que leur allégeance à leur pays d'adoption soit indéfectible, ils conservent pour la patrie une fidélité, une confiance, une fierté et un amour incroyables. Que ne doit-on pas faire aujourd'hui pour que nos émigrés, qui perpétuent cette tradition, continuent à garder leur identité et leur droit de vote... »
« Je dédie cet ouvrage à ceux qui sont à la recherche de leur véritable identité, à ceux qui ont contribué à révéler aux Libanais leur glorieux, merveilleux et enviable passé, à ceux qui maintiennent ce passé, le vivent et le font fructifier. Vive le Liban d'hier, d'aujourd'hui, de demain et de toujours ! » conclut le frère Ildefonse.

Naji FARAH
Le frère Ildefonse Sarkis, chercheur spécialisé dans l'histoire antique du Liban, explique que dans toute cette région vivaient au IIe siècle de l'ère chrétienne de nombreux habitants originaires de Tyr, concentrés autour de Pouzzoles (Pozzuoli), près de Naples. Pouzzoles était en effet un comptoir phénicien ouvert sur la mer Tyrrhénienne, partie de la Méditerranée délimitée à l'ouest par la Corse et la Sardaigne, au sud par la Sicile, et à l'est et au nord par la péninsule italienne. Ce que confirme le professeur Pierre Zalloua, qui a démontré par des analyses scientifiques que le gène phénicien était répandu sur le pourtour méditerranéen. Nos...