Un vent, d'un froid mordant, pique les visages, les tendons, les biceps, les mollets, les ventres plats, les torses en plaquette, les épaules nues, les chevilles nerveuses et les jambes qui s'étirent...
Le soleil a disparu dans la « Cité du Soleil », et les ombres de l'amour, fantomatiques, vaporeuses, hantées de toutes les folies et de tous les vertiges de la passion, émergent comme des souvenirs ineffables que nul ne peut embrigader... Les amants de Vérone, les Roméo et Juliette de tous les temps, à masques découverts, ont pris d'assaut la flaque de lumière avec leurs ébats que nulle éternité ni nulle chaîne ne peut ternir...
Maurice Béjart, amoureux fou de la danse et de la musique, les fait revivre sur une pulsation de tambour, sur des airs de Jacques Brel (Ne me quitte pas, La valse à mille temps) et sur les accents, d'une sublime sophistication, de Barbara chantant son Dis quand reviendras-tu et où elle clame qu'elle n'as pas la vertu des femmes de marin...
Frénésie, délire et sensualité de l'amour pour conjurer la solitude et croire au miracle de la vie dont nous sommes tous les enfants avides, gourmands et turbulents... Images (é)mouvantes, toutes en souplesse, légèreté aérienne et tonique vitalité, pour des rencontres furtives, des destins qui se nouent, des séparations inadmissibles, des tabous à transgresser... Entre grâce, (im)pudeur, refus de costumes, absence de décor (sauf celui, écrasant, du site naturel de Baalbeck) et prodigieux sens du spectacle, Béjart réinvente la notion du couple et des intermittences du cœur pour une liberté... libératoire !
Toujours dans l'esprit et la lignée « béjartiennes », Gil Roman signe, en première création au Liban, ce troublant Casino des esprits sur une musique de Vivaldi. La cité lacustre, royaume du Prêtre Roux, revit à travers un habile dénuement de décor, avec ses loups, ses personnages de carnaval et son faste princier. Faste dansant, derrière des costumes amidonnés qui glissent comme dans un rêve improbable, sur de luisants damiers imaginaires... Fine et malicieuse sarabande en pas de chat ou en mouvements de pantins désarticulés pour une cour frivole et ludique. Une cour aux gestes tirés aux déesses hindoues, aux sultanes persanes ou aux poupées à ressort...
Après l'entracte, retour aux magistrales chorégraphies de Béjart qui ont fait le tour du monde et fait rêver tous ceux qui aiment la danse ou s'en approchent... D'abord cet Adagietto, d'une déchirante beauté musicale, de la Cinquième symphonie de Mahler.
Dès les premières mesures, l'on ressent encore le bras levé de Tadzio et le pathétique regard d'Aschenbach dans la Mort à Venise de Visconti... Gil Roman, silhouette androgyne, est seul sur scène avec une chaise sous les étoiles. Le doigt pointé au ciel comme les derviches tourneurs avant leur ronde giratoire, le danseur, chemise noire entrouverte jusqu'au nombril et pantalon moulant en stretch, traduit tout le désarroi, l'agitation, la fébrilité et la part de spiritualité de l'être dans des circonvolutions défiant l'équilibre...
Suit un morceau de bravoure, une des plus brillantes et novatrices chorégraphies de Béjart : L'oiseau de feu sur une partition d'Igor Stravinsky. Conte aux fulgurances vives d'un Phénix qui renaît de ses cendres. Symbole d'un poète et d'un révolutionnaire qui mène un combat sans merci pour apporter lumière et espoir à tous ceux qui se battent contre l'oppression. Radieuse image d'un oiseau rutilant aux ailes déployées que les danseurs portent en triomphe au dernier instant pour une lumineuse victoire. La couleur rouge feu croise la beauté des gestes des danseurs entre dureté spartiate et élans tout en courbes tendres...
Pour terminer, l'emblématique chorégraphie de Béjart pour le flamboyant et obsédant Boléro de Ravel. Une cinquantaine d'hommes au torse nu, assis en cercle, sur une chaise. Jambes écartées ou cognant des reins, ils dardent leur regard sur un plateau-tremplin (autel de tous les offices ou lit de tous les ébats ?) sur une femme lascive, péremptoire et exigeante dans ses désirs...
Donnée initialement avec Tania Bari et reprise par la suite par Jorge Donn, cette création a défrayé les chroniques et fait couler beaucoup d'encre pour son côté sulfureux, ouvertement érotique, véhément et provocateur. Aujourd'hui, comme si le temps a assagi la houle des controverses, on l'applaudit avec un regard bien sûr chargé de plaisir, mais aussi de respectueux sens de chef-d'œuvre.
Pour cet exceptionnel répertoire légué par Béjart, le public libanais, très nombreux (la danse moderne ne fait pas toujours l'unanimité au pays du Cèdre !), a répondu par un accueil triomphal et une ovation à tout rompre. Et ce n'est que justice pour ces moments impérissables...


L'Iran ripostera de façon « décisive » à toute attaque, avertit son négociateur en chef