Il aurait fallu sept ans à Pascale Féghali pour mener à terme ce projet qui constitue à la base sa thèse de doctorat à l'Université de Paris X - Nanterre.
Une thèse qui, comme son titre l'indique, a pour objet la découverte, par la réalisation et l'analyse de films documentaires, de ce quartier des arts et métiers sur lequel se sont greffés, depuis les années 1970, de nouveaux immeubles bourgeois. « Bien que situé au centre de Beyrouth, le quartier de Sanayeh conserve un aspect traditionnel, souligne l'ancienne présidente du festival Ayloul, aujourd'hui heureuse épouse d'un diplomate espagnol. Les habitants de cette partie du quartier sont en majorité de religion musulmane sunnite. L'enquête a été menée dans le cadre de la méthode exploratoire, c'est-à-dire en appréhendant et découvrant le quartier à travers la caméra. »
L'exploration a ainsi donné lieu à dix-huit films documentaires. Pascale Féghali tente d'y mettre en valeur la vie sociale du quartier, aussi bien dans le quotidien qu'au moment des fêtes, religieuses ou non. Les activités profanes privilégiées montrent les différentes occupations des habitants, des commerçants et des artisans.
Une démarche lente, patiente, artisanale, qui consiste à observer « sur le terrain» tous les gestes, toutes les conduites, toutes les réactions et toutes les relations qui caractérisent ce groupe ethnique entourant Sanayeh, puis à construire, à l'aide des matériaux rassemblés, une image transmissible de l'organisation de cette ethnie dans sa totalité et sa spécificité.
Une manière, pour cette habitante de Badaro, de découvrir des fragments de sa propre société en collectant auprès des groupes ruraux, qui se situent de l'autre côté de Beyrouth, les restes d'un patrimoine.
Pour se familiariser avec son terrain, Pascale Féghali s'est carrément installée à Sanayeh, louant un appartement pour une durée de quatre ans.
La vendeuse de café
« Habiter le quartier favorisait mon travail, à condition de ne pas m'y fondre, dit-elle aujourd'hui. Il devenait important pour moi de trouver un équilibre entre rester moi-même, me sentir libre de mes faits et gestes et ménager les habitants du quartier. »
Une fois installée, elle dit avoir erré durant six mois, se sentant dans une impasse avec une enquête qui n'allait aboutir à rien. Puis deux anciens collègues de travail, ainsi que l'épouse de l'un d'eux, une fille de la famille Tabbara, et Nohad, la vendeuse de café du jardin de Sanayeh, l'ont aidée à démarrer son enquête.
« Les règles que j'avais fixées pour l'enquête n'étaient pas équilibrées, poursuit-elle. Je filmais les artisans dans leur boutique, les familles dans leur appartement, les enfants dans le jardin public, mais n'ouvrais pas mon logement aux " enquêtés " afin de conserver un endroit qui me soit propre et me permette de maintenir une certaine distance, indispensable à l'enquête. »
Et, lorsque la tension devenait trop forte, ou que les rumeurs s'amplifiaient à son sujet et « que l'emprise de l'enquête devenait trop importante, je m'absentais durant quelques jours ».
Cette étude aurait profondément modifié sa vision de Beyrouth, élargissant son horizon, « l'autre s'est découvert comme part de moi-même ».
Pour Féghali, il y aura désormais un avant et un après l'enquête. La période même des recherches a été vécue comme une transition, un passage. « C'est pourquoi je n'ai pas hésité à me mettre en scène pour ressortir l'intensité de ce vécu, avoue-t-elle. Une enquête de ce type permet aussi de sortir de soi et de pénétrer dans la vie des autres, en côtoyant des personnes de sexe, d'origine sociale et d'âge différents. »
« J'ai tenté d'associer expérience personnelle et réflexion sur cette expérience. Durant les tournages, je manquais de distance par rapport aux événements. Mais l'écriture, quant à elle, suppose encore plus de recul.» Elle reconnaît ainsi n'avoir pu entamer la rédaction de sa thèse que lorsqu'elle a quitté Sanayeh et s'est installée ailleurs. « Comme si l'écriture supposait une valeur mémorielle : être déjà de l'ordre du souvenir pour prendre forme. »
Les pratiques des habitants de ce quartier représentent une manière de vivre, d'exister à Beyrouth, « avec des spécificités identitaires, religieuses, sociales ».
« Grâce à l'enquête filmique, j'ai capté des moments de la vie quotidienne des habitants de Sanayeh. Ces moments n'ont rien d'exceptionnels ; ils pourraient se reproduire, c'est ce que m'a appris la durée de l'enquête. »
Dans les films, elle a cherché d'abord à traduire « l'esprit du lieu ». « Il se manifeste à travers la manière d'être, de parler, de se mouvoir des habitants et des occupants du quartier, le rythme de leurs gestes et de leurs paroles. Les descriptions filmiques sont ainsi chargées du poids de la culture. »
Une enquête dont le principal héros reste sans doute le jardin de Sanayeh tel qu'en lui-même. « En effet, c'est autour de cet endroit, poumon du quartier, que les connexions à la ville s'opèrent : lieu de rencontre, d'exposition et de camouflage, il permet à ses occupants réguliers de se créer une vie », indique l'auteure.
Voilà donc un ouvrage qui allie le texte à l'image pour faire découvrir, à travers une exploration filmique, un portrait éclaté et animé du quartier de Sanayeh.
* À la librairie el-Bourj, place des Martyrs, imm. an-Nahar. De 17h00 à 20h00.

