En ce début de saison des pluies au Darfour-Sud, la piste entre Nyala et Donkey Deresa est boueuse. Les chauffeurs zigzaguent, contournent dans la mesure du possible des petits oueds, pour progresser sur ce territoire parsemé d'arbustes. Le convoi des casques bleus comprend deux vieux blindés canadiens, des 4x4 et une jeep. Si les véhicules tout-terrain avancent sans trop de difficulté, l'un des blindés canadiens a été stoppé dans sa course à 15 kilomètres de Nyala, bloqué dans 30 centimètres de boue. Les Casques bleus nigérians regardent la scène d'un air à la fois ahuri et distrait. Sur la trentaine de soldats, moins d'une dizaine tentent de dégager le blindé, creusent la terre pour libérer les roues, ou ramassent des tiges de bois pour servir de levier. Un membre civil de la Minuad outrepasse son mandat et prête main-forte aux quelques hommes qui s'activent. Certains soldats préfèrent immortaliser la scène sur leurs appareils photo ou téléphones portables que de se salir à l'ouvrage.
Les enfants de Kashalongo, un hameau de huttes où les paysans commencent à bêcher le sol pour y déposer les semences de millet, s'agglutinent. Un âne passe. Il trottine dans ce mince ruisseau et tracte la charrette d'une paysanne. Un chameau, monté d'un homme enturbanné, plante ensuite ses grandes jambes effilées dans la rigole. Puis un cheval avance au trot en tirant des paysans sur une petite charrette.
Le blindé canadien éternue, tousse, puis crache une épaisse fumée noire avant de se désembourber de la glaise sous les applaudissements des soldats dont cette aventure sonne le glas de leur journée. Le commandant appelle la base : « La route est impraticable, nous rebroussons chemin. » Les deux reporters et les quelques soudanais du convoi demandent en vain à ce que les 4x4 poursuivent la route pour atteindre Donkey Deresa, où de rares « retournés » - des personnes déplacées par la guerre au Darfour qui sont rentrées dans leur village - les attendent. « Nous reviendrons demain », assure le commandant. Mais il n'y aura pas de lendemain. Le lendemain étant vendredi, jour férié au Soudan. Sur le chemin du retour des enfants mi-dénudés ou vêtus d'un morceau de tissu imbibé de crasse saluent d'un pouce levé les Casques bleus.
Appelée à être la plus importante mission de paix au monde, la Minuad se plaint de ne pas disposer d'hélicoptères pour patrouiller le Darfour, théâtre depuis 2003 d'un conflit à l'origine de 300 000 morts selon l'ONU, 10 000 selon Khartoum, et 2,7 millions de déplacés. Que ce soit en raison du manque de motivation des troupes, de l'inexpérience du chauffeur, des blindés désuets ou mal adaptés au terrain... les Casques bleus ont manqué de mobilité terrestre à Kashalongo. Pour les blindés canadiens, il s'agit d'un des derniers tours de piste au Darfour. Les « Grizzly » doivent être retirés à partir du 30 juin.
Guillaume LAVALLÉE (AFP)

