Disons d'emblée que cela ne va pas de soi. Demain, les pronostics les plus sombres sur la « disparition » des chrétiens d'Orient pourraient se réaliser, et la « masse critique » des chrétiens du Liban pourrait cesser d'être significative, comme l'a dit avec éloquence Jean-Pierre Valognes, dans son ouvrage de référence : Vie et mort des chrétiens d'Orient. Sachant pertinemment que ce scénario du pire pourrait devenir un jour réalité, Saad Hariri a quand même prononcé son axiome.
Il est possible d'en tirer deux conséquences, aussi déterminante l'une que l'autre. En prenant ainsi parti, Saad Hariri a choisi l'esprit de la loi du nombre plutôt que sa lettre. Un esprit également appelé démocratie de société. L'un de ceux qui en ont le mieux parlé reste ce saint Paul dont on célèbre le jubilé, qui affirmait que « la lettre tue » et « divise », alors que l'esprit « fait vivre ».
Nous sommes là dans une loi anthropologique, mais non historique, qui se vérifie dans tous les domaines ; qui est de tous les temps. Nous sommes peut-être, et paradoxalement, dans l'arbitraire, mais c'est l'arbitraire de la vie, de la loi de miséricorde, qui s'exprime là, et non celui de la mort.
La deuxième conséquence, c'est que cette garantie est proposée par un partenaire qui n'a aucune inquiétude pour son avenir à un ensemble de communautés qui ont le souci de leur pérennité, et surtout de leur liberté. Et cette assurance est fournie de l'intérieur du Liban même. Ce n'est pas une puissance extérieure qui l'apporte. En esprit, nous sommes de retour au pacte de 1943 entre chrétiens et musulmans, les uns renonçant au protectorat de la France, les autres renonçant à demander l'union avec la Syrie. Bien entendu, du point de vue de la lettre du pacte, les conditions sont dissemblables. Ce à quoi renonce consciemment l'islam, c'est à la loi du nombre, c'est au mur de la haine qui sépare les peuples, tandis que le chrétien renonce à une peur qui le pousse à chercher des garanties de sa survie à l'extérieur du pays, que cette garantie soit recherchée aux États-Unis, ou en terre alaouite.
Toute proportion gardée, Saad Hariri joue aujourd'hui le rôle d'un Riad el-Solh à la recherche de son partenaire chrétien, de son Béchara el-Khoury. Et d'une certaine manière, dans l'alliance du 14 Mars, l'archétype est bien Béchara el-Khoury, la corruption et le népotisme en moins.
Ce qui nous conduit tout droit aux déclarations chagrines de Walid Joumblatt, qui participe de l'espoir d'indépendance et de souveraineté du 14 Mars, mais dont les volte-face, qui peuvent être charmantes, sont cette fois astringentes. Pourquoi donc cet inutile, rétrograde et infantile complexe de « l'isolationnisme » ? Pourquoi s'excuser de mettre le « Liban d'abord », chaque fois qu'une cause arabe met le Liban en danger de dissensions, voire de guerre civile ? Est-ce que la Jordanie, qui a choisi le même slogan, s'excuse, elle, de dire « Jordanie d'abord » ? Sommes-nous donc condamnés à nous morfondre ou à nous égosiller chaque fois que la Palestine est en danger ?
Certes, nous sommes tous conscients de la nécessaire solidarité dont il faut faire preuve à l'égard de nos frères arabes. Nous savons aussi qu'à l'intérieur du Liban, chaque groupe doit tenir compte des besoins et des légitimes aspirations des autres groupes, mais est-ce une raison de revenir à zéro chaque fois qu'une crise pointe ? Est-ce une raison de nous vouer les uns les autres aux gémonies, chaque fois que la Syrie se dispute avec l'Arabie saoudite, chaque fois que l'Égypte est en froid avec Doha ?
Ce qui, hélas, pointe dans les réserves de Walid Joumblatt, c'est le retour à un discours idéologique stérilement ânonné des années durant. Or, de Saint-Just à Pol Pot, on sait désormais, et le chef du PSP le sait en premier, que la certitude affichée d'être dans la voie droite a justifié les cruautés les plus extrêmes. On pensait qu'avec le sanglant XXe siècle, cette démonstration avait été faite une fois pour toutes. Or on a la pénible impression d'assister à une résurgence de ce dogmatisme au nom duquel le présent des « masses populaires » a été sacrifié à des lendemains qui ne sont jamais venus ; à un retour à ce dogmatisme qui a fait perdre un siècle au monde arabe. Or ce monde arabe est obligé aujourd'hui de se réveiller sous les coups de boutoir de la raison, et de regarder son retard en face.
Sachons-le : ce qui est en jeu, dans les élections du 7 juin, c'est rien moins que la démocratie. Il faut se le dire une fois pour toutes. Cette fragile démocratie fait face à deux dangers : celui du populisme de Michel Aoun, et celui de la doctrine islamiste du Hezbollah. Certes, pour y faire face, nous n'avons que de mauvais démocrates. Au moins parle-t-on, avec ces derniers, un même langage.
Au Moyen Âge, par temps de tempête, des bandes de pirates allumaient des feux sur la côte pour attirer les navires vers les récifs où ils se fracassaient et qu'ils pillaient ensuite à loisir. On les appelait naufrageurs. En politique aussi, ces gens-là se présentent aussi avec des slogans rassurants. Mais c'est pour mieux vous manger mon enfant.

