La formation islamo-conservatrice a certes largement remporté le scrutin, avec 39 % des voix après dépouillement de 99 % des bulletins, et conservé la plupart de ses villes, dont Istanbul et Ankara.
Mais elle a fait moins bien qu'aux élections municipales de 2004 (41,7 %) et surtout qu'aux législatives de 2007 (46,6 %), une première dans l'histoire du parti du Premier ministre Recep Tayyip Erdogan, jusque-là en progression constante.
Dans le même temps, le Parti républicain du peuple (CHP, social-démocrate), principale force d'opposition au Parlement, a remporté 23,2 % des votes et reconquis un de ses bastions, Antalya (Sud), tandis que le Parti de l'action nationaliste (MHP, nationaliste) s'arrogeait 16,1 % des suffrages.
« Un avertissement sorti des urnes », titraient lundi plusieurs quotidiens, dont le journal prolaïcité Cumhuriyet, qui estimait que « la crise et la corruption ont frappé » les ambitions de l'AKP.
« Avec la fin de l'été indien qui régnait sur l'économie mondiale, l'AKP a perdu les financements étrangers qui gonflaient ses voiles. Si on ajoute la pauvreté, la corruption, le chômage, voilà pourquoi l'électorat de l'AKP a commencé à fondre », a commenté l'éditorialiste Tufan Türenç dans le quotidien à grand tirage Hürriyet.
Pour le journal à grand tirage Sabah, le résultat des élections est un « effet de la crise » économique mondiale, qui s'est traduite en Turquie par une augmentation massive du chômage - 3,27 millions de chômeurs fin 2008 (13,6 % de la population active), soit 838 000 de plus qu'un an plus tôt.
Dans le quotidien libéral Milliyet, l'éditorialiste Fikret Bila a attiré l'attention sur l'échec de l'AKP dans le Sud-Est anatolien, peuplé en majorité de Kurdes, où, malgré tous ses efforts, le parti gouvernemental n'a pris aucune ville au parti prokurde DTP et lui en a même cédé deux (Van et Siirt). « Dans la région, le soutien aux politiques du DTP axées sur l'identité kurde s'est accru au lieu de se réduire » en dépit des avancées du gouvernement en matière de droits culturels accordés aux Kurdes, constate-t-il.
Au final, les élections de dimanche ont traduit « la fin d'une époque », estimait, dans le journal populaire Vatan, l'analyste politique Rusen Cakir. « Il est clair désormais que la légende d'un AKP qui accroît ses voix à chaque scrutin a vécu. À partir du 30 mars, la principale tâche d'Erdogan sera d'arrêter la chute, et ce ne sera pas facile », a écrit M. Cakir.
En d'autres termes, « l'AKP n'est plus le seul choix possible comme parti de pouvoir en Turquie », a affirmé l'éditorialiste Murat Yetkin dans la quotidien libéral Radikal, dont le directeur de la rédaction Ismet Berkan évoque rien moins qu'un petit « Stalingrad » pour M. Erdogan.
Si la presse progouvernementale continuait à voir dans le résultat des urnes une victoire de l'AKP (« L'AKP a conservé son score de 2004 malgré la crise », titrait Zaman, « Les bastions ne sont pas tombés », lui répondait Yeni Safak), M. Erdogan lui-même a admis avoir compris le message.
« Il est évident que nous allons tenir compte du message donné par les résultats de l'élection et que nous allons dans la période à venir accomplir notre travail d'une manière différente », a-t-il déclaré dimanche soir.

