Dans cette œuvre qui sonde la vie de chacun, l'Helikon Opera est parvenu à mettre l'accent sur les priorités du compositeur et de l'écrivain (Poulenc-Bernanos) en s'emparant des grands thèmes qui régissent notre vie et en réalisant une œuvre bouleversante.
L'action se situe au cœur de la Révolution française. Elle démarre d'une manière abrupte lorsque Blanche de la Force annonce à son père qu'elle veut entrer au Carmel. Le doute s'empare immédiatement de la salle. Pourquoi cette jeune et noble fille veut-elle devenir novice? Les raisons de sa décision sont inconnues, mais il ne s'agit certainement pas de vocation. Son père lui assène d'ailleurs: «On ne quitte pas le monde par dépit.» Voyant plus tard ses compagnes faire le vœu de martyr, elle prendra peur et s'enfuira, mais pour revenir dès qu'elle les verra, par la suite, monter sur l'échafaud en entonnant le Salve Regina. La foi ressemblerait-elle donc à ce mouvement de balancier oscillant selon les circonstances? Qui n'a jamais été saisi par cette peur de la mort, cette terreur qui sommeille au plus profond de l'être? Dans le premier acte, Blanche est un être craintif et le couvent apparaît pour elle comme un refuge. «Refuge»? En entendant ces mots, la mère prieure est scandalisée. La prière n'est pas un abri, mais un mode de vie.
Grandiose
En quelques tableaux, l'audience est immédiatement dans le feu de l'action. L'Helikon Opera ne cherche ni à dresser une fresque historique, ni à faire le procès de la Révolution qui, à l'époque, s'opposait au catholicisme, ni même à exploiter le lyrisme exacerbé. Fondateur de cet ensemble il y a une dizaine d'années, Dmitry Bertman n'a pour seul objectif que de démocratiser l'opéra car, dit-il, «c'est un spectacle d'émotions et celles-ci n'ont pas de barrières ni de frontières».
Découpée en trois actes et douze tableaux, l'œuvre ne joue pas sur le pathos, mais plutôt sur le réalisme de la vie. Le metteur en scène a su déceler les subtilités de ce sujet difficile, qui comporte néanmoins certains pièges. Ainsi, pas de chants grégoriens, mais simplement des motets de Poulenc; pas trop de génuflexions ou de cierges allumés, mais une simple statuette que les religieuses se transmettent comme un porte-bonheur, une amulette et enfin pas de fioritures dans le décor, mais une grande et simple croix creuse qui occupe la scène en la découpant comme une lame, et qui change de couleurs et de formes selon les tableaux. Cette croix n'est pas simplement objet, elle représente également une sorte d'acteur principal passif et silencieux.
C'est en effet autour de cette croix que se déroulera, durant plus de deux heures, la dramaturgie du Dialogue des carmélites. Avec un style épuré mais puissant, le texte servi par ce bon ensemble sur scène (plus d'une trentaine de personnes) et un très bon orchestre (une trentaine d'artistes) n'emmène pas le public par quatre chemins. Il l'interroge directement sur les grandes lignes de la vie. Qu'est-ce que la foi? Qu'est-elle à l'épreuve de la mort? Qu'est-ce que la peur et, enfin, qui est-on devant la mort? Même la mère supérieure dans une performance mémorable, après trente ans d'exemplarité conventuelle, va délirer. Elle a peur de la Grande Faucheuse.
Qui est-on réellement? Quel genre de foi vivons-nous? Mystique, joyeuse, comme celle de sœur Constance, troublée, comme celle de Blanche? L'œuvre est aussi et surtout une méditation sur la bonne mort et sur la grâce. Y a-t-il une mort façonnée pour chacun? Quoique difficiles à aborder, ces thèmes et ces interrogations (évoquant l'essence de la religion chrétienne, à savoir le sens du martyre et le mont des Oliviers de chacun) sont véhiculés par une texture de chants purs et nets et des prestations remarquables. Les caractères des onze carmélites ainsi que des autres protagonistes sont finement brossés, car ils ne sont qu'archétypes représentant le genre humain.
En tableau final, les religieuses vont à l'échafaud en s'appuyant les unes sur les autres. Leurs voix disparaissant au fur et à mesure que la guillotine tombe et la métaphore visuelle qui l'accompagne (une boule renversant des quilles, image tellement moderne et impressionnante) font du Dialogue des carmélites de l'Helikon Opera un vrai dialogue intérieur. Une version, différente de tous les autres opus qui ont précédé, réalisée avec maestria, car elle creuse l'âme et s'enfonce sans aucune discordance dans tout être humain.
Tout comme cette croix plantée dans le décor.

