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Liban - En Toute Liberté

Le tribunal, révélateur et point d’appui

Au-delà de l'intérêt qu'il représente pour la majorité, au-delà de la promesse d'une fin de l'impunité, le Tribunal spécial pour le Liban pourrait servir de révélateur des maux sociaux, de l'hypocrisie, de la terreur secrète enfouie dans la société libanaise, et de point d'appui à une lutte d'émancipation et de libération nationale qui se cherche encore une identité.
Le procureur Daniel Bellemare, qui, selon le droit anglo-saxon, assume aussi depuis le 1er mars la fonction de chef de la commission d'enquête, l'a évoqué en public, à l'occasion du transfert des dossiers de l'enquête à La Haye. Il a souhaité que cette nouvelle étape du travail encourage les langues à se délier. Il a laissé entendre que certains Libanais espèrent que, sécurisés par l'existence d'un système de protection des témoins, comme par l'existence de séance in camera, où le huis clos sera total, ils finiront pas confier ce qu'ils savent au tribunal.
Car les attentats ont bien été commis par un réseau de personnes très concrètes. Les « attentats sans visage » qui ont frappé le Liban, entre le 1er octobre 2004, avec la tentative d'élimination de Marwan Hamadé, et janvier 2007, date de l'attentat contre le capitaine des FSI Wissam Eid, ont certainement les traits particuliers d'hommes qui ont accepté, par conviction, appât du gain, ou même par la force des choses, à coopérer à l'asservissement d'un peuple par la terreur, à la décapitation de son élite, à l'assassinat d'une révolution pacifique.
L'existence d'un réseau est donc irrécusable, du fait même qu'il y a un avant et un après ; du fait même que les attentats se sont concentrés sur une période bien précise ; du fait même qu'ils ont revêtu deux formes différentes bien identifiables : les assassinats de personnalités - quatorze, dont trois ont manqué leur cible - et les explosions nocturnes visant des cibles économiques et s'efforçant de ne pas faire de victimes civiles : ils sont au nombre de 33. De morts et de blessés, il y eut quand même, respectivement 96 et 678.
On peut imaginer, toute proportion gardée, que les choses se sont passées comme pour les nazis. À Nuremberg, beaucoup de ceux qui comparaissaient n'avaient pas conscience du crime qu'ils avaient commis. Ils obéissaient aux ordres, et l'idée ne leur était jamais venue qu'ils seraient jugés pour cela. Certains même avaient l'intime conviction qu'ils servaient leur patrie. Sans doute ne se sentaient-ils pas coupables, dans la mesure où ils participaient à un système admis de tous. Mais leur culpabilité était objective, non subjective, même si, à cette occasion, on a pu parler de « justice des vainqueurs ». Car, en fin de compte, tout dépend de la définition que l'on accorde au mot politique : art du bien commun ou assouvissement de la soif de pouvoir.
Compte tenu du nombre des attentats commis au Liban, il est donc impensable que le secret ne se soit pas ébruité au-delà du petit cercle des exécutants. Le tribunal international a l'intime conviction qu'il y a probablement des gens qui savent et se taisent. Défi pour le tribunal : les faire parler. Défi pour le commanditaire : les intimider, pour qu'ils continuent à se taire.
Ainsi, le tribunal international signifie-t-il pour le Liban le début de la vérité, certes, mais aussi celui du courage. Une tendance qui rejoint, par des cheminements qui ne sont pas toujours conscients, le désir des Libanais de dépasser enfin une République velléitaire qui n'en finit pas d'accoucher d'elle-même.
Dans certaines pages de sa correspondance, Simone Weil prouve abondamment, « avec des exemples historiques, qu'une politique criminelle de force brutale aboutit souvent à effacer toute trace d'une culture respectable chez un peuple conquis ou colonisé » et « qu'en politique extérieure tout au moins, l'aspect démoniaque des moyens employés ne les empêche pas d'être efficaces. Le faible et l'opprimé ne sont pas protégés du fait même de leur innocence » (cf. sa biographie par Georges Hourdin).
Au bout du tribunal, ce qu'il y a donc aussi, on pourrait dire surtout, c'est une lutte de libération nationale dont le tribunal international, et surtout le verdict sont le point d'appui. Le tribunal pourrait tarder à se prononcer, il pourrait se heurter à un crime parfait, son verdict pourrait décevoir. La lutte continuera. Quelqu'un a dit : « Les causes qui meurent sont celles pour lesquelles personne ne meurt. »
Au-delà de l'intérêt qu'il représente pour la majorité, au-delà de la promesse d'une fin de l'impunité, le Tribunal spécial pour le Liban pourrait servir de révélateur des maux sociaux, de l'hypocrisie, de la terreur secrète enfouie dans la société libanaise, et de point d'appui à une lutte d'émancipation et de libération nationale qui se cherche encore une identité.Le procureur Daniel Bellemare, qui, selon le droit anglo-saxon, assume aussi depuis le 1er mars la fonction de chef de la commission d'enquête, l'a évoqué en public, à l'occasion du transfert des dossiers de l'enquête à La Haye. Il a souhaité que cette nouvelle étape du travail encourage les langues...
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