R - « Le mystère de la longévité de Robert Mugabe tient surtout au fait qu'il est parvenu à mettre au point un modèle de dictature durable. Certes, l'opposition du MDC a été sujette à des divisions, et la SADC (Communauté pour le développement de l'Afrique australe) a mis du temps avant de condamner le régime zimbabwéen, mais il ne faut pas négliger la capacité du régime à s'adapter au nouveau contexte et à réorganiser son système de pouvoir militaire, financier et idéologique. Ainsi, depuis 2000, on assiste à une militarisation du pouvoir (avec la création du Joint Operation Command, des nominations de militaires à des postes civils, une épuration dans l'armée, etc.) et à la mise en place de structures parallèles de répression (hors des organes d'État, le pouvoir a utilisé les vétérans et les jeunesses de la ZANU-PF, le parti de Mugabe, pour mener des actions violentes contre l'opposition).
Par ailleurs, même si la population s'appauvrit (environ 7 millions de personnes sur 11 vivent de l'aide alimentaire), il y a un renouvellement des ressources financières du régime qui permet le maintien du clientélisme et la cohésion de la ZANU-PF (boom du diamant dans la province du Manicaland, système de marché noir profitant aux barons du régime, appui de la Chine qui est maintenant le 2e partenaire commercial, etc.). Enfin, le régime a travaillé sur un retour aux sources idéologiques en mettant en avant les souvenirs de la lutte anticoloniale et la question foncière.
De ce point de vue, le régime zimbabwéen, qui ne se réduit pas à la personnalité de Robert Mugabe (la ZANU-PF ne s'est pas morcelée malgré la crise économique et politique), est un modèle de gouvernance autoritaire durable. »
Q - En septembre dernier, Mugabe était contraint d'accepter un partage du pouvoir avec Morgan Tsvangirai, le leader de l'opposition et vainqueur des élections générales de juin 2008. Dimanche dernier, alors qu'il fêtait son 85e anniversaire, Mugabe a toutefois déclaré : « Je reste aux commandes et détiens le pouvoir exécutif, donc rien n'a changé. » Mugabe est-il prêt à effectivement partager le pouvoir avec le Premier ministre Tsvangirai ?
R - « Le gouvernement actuel n'est pas un gouvernement de conciliation, mais une partie d'échecs permanente. Mugabe a été forcé d'accepter Morgan Tsvangirai comme Premier ministre, et chaque jour est une épreuve de force comme l'ont montré l'affaire de la tentative de libération des 30 sympathisants du MDC et l'arrestation de Roy Bennett, vice-ministre MDC, à l'aéroport.
Le président a clairement indiqué qu'il ne voulait pas changer de politique et l'investiture du Premier ministre a été boycottée par les "durs" de la ZANU-PF. Il est clair pour tout le monde que le MDC va continuer à être harcelé. Robert Mugabe vient aussi d'annoncer qu'il comptait faire un référendum constitutionnel (certainement pour réduire le rôle du Premier ministre) et de nouvelles élections dans deux ans. Donc il ne veut absolument pas partager le pouvoir.
En ce qui concerne la répartition du gouvernement, les forces de sécurité sont dominées par la ZANU-PF, et les ministères des services à la population et les Finances le sont par le MDC. Cette répartition n'est pas mauvaise en soi et pourrait profiter à la popularité du MDC s'il parvenait à améliorer la situation catastrophique des populations.
Néanmoins, Morgan Tsvangirai n'a quasiment pas de contrôle sur les services de sécurité et se heurte à eux dès qu'il tente de se créer son espace politique propre. Il est trop tôt pour dire qui va s'imposer, mais la lutte est en cours entre le président et son Premier ministre, et chaque acte gouvernemental est un test pour l'équilibre des forces ! »
Q - Le 27 février, Tsvangirai demandait une aide d'urgence de 2 milliards de dollars aux membres de la SADC. La communauté internationale peut-elle se permettre de ne pas s'engager, financièrement ou politiquement, dans le dossier zimbabwéen, même si Mugabe est encore au pouvoir ?
R - « Tendai Biti, le ministre MDC des Finances, n'a pas obtenu l'aide d'urgence qu'il espérait au sommet de la SADC car les donateurs attendent les preuves d'un véritable partage du pouvoir. L'administration Obama vient de prolonger d'un an les "smart sanctions" (gel des avoirs et interdiction de visa), et Londres conditionne son accord pour une aide budgétaire au départ du gouverneur de la Banque centrale, Gideon Gono, un élément-clé dans le système de pouvoir Mugabe. Le gouvernement étant encore tout jeune, l'équilibre n'est pas trouvé et on ne sait pas qui va réellement gouverner : le président ou le Premier ministre ?
La réponse à cette question va décider du soutien budgétaire au Zimbabwe. Mais pour l'heure, les donateurs, qui ne demandent pas le départ du président, restent sur leur position initiale : une aide humanitaire mais pas d'aide budgétaire. »


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