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Mugabe, un combattant de la liberté devenu tyran - Portrait

Mugabe, un combattant de la liberté devenu tyran

Un soir de 1975, Heidi Holland, journaliste, organise chez elle, à la demande d'un ami, un dîner secret. Secret, car le principal invité est une figure de la guérilla pour l'indépendance. Son nom : Robert Mugabe. En décembre 2007, la journaliste parvient à revoir son invité secret pour une interview de plus de deux heures. Trente-deux ans après leur première rencontre, le combattant pour la liberté est devenu un tyran. C'est cette transformation que Heidi Holland décrypte pour « L'Orient-Le Jour ».

L'homme qu'elle reçut à sa table en 1975, Heidi Holland reconnaît qu'elle l'« admirait ». À l'époque, Robert Mugabe est un « freedom fighter ». Durant les années soixante, alors qu'il est instituteur, Mugabe est formé au marxisme par les étudiants de l'ANC lors d'un séjour à l'Université de Fort Hare en Afrique du Sud. En 1964, de retour en Rhodésie, qui allait devenir le Zimbabwe, il s'engage dans l'Union nationale africaine du Zimbabwe (ZANU) qui lutte contre le régime blanc raciste. Le pouvoir le lui fait payer en l'envoyant derrière les barreaux pour dix ans. Quand Robert Mugabe dîne chez Heidi Holland, il vient de sortir de prison et s'apprête à fuir le Zimbabwe pour le Mozambique, où il prendra la tête de la ZANU.
« En 1975, Robert Mugabe était un combattant pour la liberté extrêmement dédié à sa cause », explique la journaliste qui travaille pour la presse anglo-saxonne. « Il était très intelligent, très rusé. C'est notamment en raison de son intelligence et de son éloquence qu'il a été porté à la tête de la ZANU », ajoute-t-elle. Mugabe était également un homme très timide, extrêmement solitaire. « Cet homme n'a pas d'amis », souligne Heidi Holland. Sur ce point, Mugabe n'a pas changé quand Heidi Holland le rencontre à nouveau en décembre 2007, après 18 mois d'un âpre travail d'approche, pour une interview de deux heures trente. Sur le reste, c'est une autre histoire. Trente-deux ans après son dîner avec Mugabe, ce n'est plus un « freedom fighter » que Heidi Holland interviewe, mais un dictateur.
Durant les premières années de l'ère Mugabe, sa politique est pourtant largement saluée. Le leader zimbabwéen prône la réconciliation raciale avec les Blancs et mène une politique sociale éclairée. Rapidement, le taux d'alphabétisation grimpe en flèche. Parallèlement, il ouvre le pays aux investisseurs étrangers, l'économie zimbabwéenne devient l'une des plus performantes du continent. En 1994, la reine Élisabeth II le fait chevalier d'honneur.
Aujourd'hui, des centaines d'opposants zimbabwéens croupissent en prison. L'espérance de vie est inférieure à 40 ans, la majorité de la population de l'ancien grenier à grain de l'Afrique dépend de l'aide humanitaire, le choléra fait des ravages et le taux d'inflation atteint des niveaux stratosphériques.
Selon Heidi Holland, deux événements ont constitué un double tournant dans la transformation de Mugabe. En 1983, alors Premier ministre, il envoie dans la province du Matalebe « sa » 5e brigade - des miliciens brutaux formés en Corée du Nord - réprimer une insurrection interne soutenue par l'Afrique du Sud. Bilan, entre 8 000 et 30 000 morts. Le second événement a lieu en 1985, quand les Zimbabwéens blancs ne votent pas en sa faveur lors de la présidentielle. « Mugabe ne supporte pas que les Blancs n'aient pas reconnu ses mérites et le fait qu'il ait été juste envers eux. Il se sent trahi, humilié », explique Heidi Holland. La « trahison » ne s'arrête pas là. En 1997, l'ancienne puissance coloniale revient sur les engagements pris au moment de l'indépendance en 1980. Le Parti travailliste britannique décide d'arrêter de financer un plan de compensation visant à soutenir l'accès à la propriété de terres arables de milliers de paysans noirs. Ces terres étaient à 80 % aux mains des fermiers blancs. Londres justifie sa décision en soulignant que le régime de Mugabe privilégie ses alliés politiques et surtout les vétérans de la guerre de libération.
Trois ans plus tard, en 2000, les électeurs votent « non » au référendum sur une réforme constitutionnelle prônée par Mugabe. Immédiatement, les vétérans de guerre, soutenus par lui, investissent violemment les propriétés des fermiers blancs.

Famille dysfonctionnelle
Autant de crises que le président, « une personnalité extrêmement narcissique », vit comme des trahisons personnelles. « Si Mugabe est doué d'une grande intelligence, il est dénué de tout appareil émotionnel et est animé d'un esprit de vengeance. Alors qu'un vrai homme d'État aurait pu gérer ces crises, lui envoie ses tueurs. Mugabe est un homme faible », explique Heidi Holland.
Cette faiblesse trouve ses racines dans son enfance, explique la journaliste qui, pour écrire son livre Dinner with Mugabe*, a demandé à des psychologues d'étudier le cas du leader zimbabwéen. « Mugabe est issu d'une famille particulièrement dysfonctionnelle. Son père l'a abandonnée alors qu'il n'avait que dix ans. Sa mère voulait être une religieuse. Quand elle est tombée enceinte, elle a dû revoir ses plans... » note Heidi Holland.
« Enfant, Mugabe s'est réfugié dans les livres. Il voulait être un étudiant exemplaire pour impressionner sa mère, mais également celui qu'il estime être son père de substitution, le père Jerome O'Hea, un Anglo-Irlandais aristocrate qui dirigeait l'école jésuite où Mugabe étudiait, ajoute-t-elle. Mugabe a vécu une enfance dénuée des relations humaines propres à l'enfance. Il a grandi dans un monde qu'il s'est construit lui-même. »
Le chef zimbabwéen vit toujours dans ce monde parallèle. « Lors de ma dernière interview avec lui, fin 2007, il se présentait comme un martyr, disait qu'il avait fait beaucoup de sacrifices, qu'il souffrait beaucoup. Cet homme commet des abus en série en matière de droits de l'homme, mais cette partie de lui, il ne la voit pas. En psychologie, il y a un terme pour cela, le « splitting » (une sorte de dédoublement de personnalité accompagné d'une forme de déni, NDLR) », explique Heidi Holland. « Mugabe vit dans une bulle, il vit dans sa propre réalité. Et le principe de base est qu'il a toujours raison, il ne peut avoir tort. Il se voit toujours comme un "freedom fighter" et non comme un dictateur. C'est pour cela que l'homme ne veut pas recevoir de journalistes, car ces derniers le forcent à voir un aspect de lui-même qu'il ne veut pas voir car trop douloureux », ajoute-t-elle. Cet état d'esprit explique également la capacité du président à totalement ignorer le drame quotidien que vit son peuple. « Il se fiche de ce que son peuple endure car dans son esprit, il est toujours en train de le sauver des ravages de l'exploitation internationale, etc. », explique Heidi Holland.
Robert Mugabe est au pouvoir depuis 29 ans. En février dernier, sous la pression internationale et africaine, il a été contraint d'accepter un partage du pouvoir avec le leader de l'opposition, Morgan Tsvangirai. « Mugabe est une personne très logique, très légaliste. On lui a demandé de partager le pouvoir, il l'a fait. Mais on ne lui a pas demandé de faire en sorte que ce partage fonctionne », souligne Heidi Holland.
Pense-t-elle que Robert Mugabe va, un jour, se résoudre à abandonner le pouvoir ? « Je ne sais pas. Mugabe fait partie de cette génération de leaders qui croient en une sorte de modèle médiéval du pouvoir. On meurt sur le trône, explique la journaliste. Or, Mugabe, à 85 ans, a un régime de vie très sain. Il fait du yoga tous les matins, mène une vie monastique, médite. Et sa mère a vécu jusqu'à 100 ans... »

* « Dinner with Mugabe: The Untold Story of a Freedom Fighter who Became a Tyrant », Heidi Holland, Penguin South Africa
L'homme qu'elle reçut à sa table en 1975, Heidi Holland reconnaît qu'elle l'« admirait ». À l'époque, Robert Mugabe est un « freedom fighter ». Durant les années soixante, alors qu'il est instituteur, Mugabe est formé au marxisme par les étudiants de l'ANC lors d'un séjour à l'Université de Fort Hare en Afrique du Sud. En 1964, de retour en Rhodésie, qui allait devenir le Zimbabwe, il s'engage dans l'Union nationale africaine du Zimbabwe (ZANU) qui lutte contre le régime blanc raciste. Le pouvoir le lui fait payer en l'envoyant derrière les barreaux pour dix ans. Quand Robert Mugabe dîne chez Heidi Holland, il vient de sortir de prison et s'apprête à fuir le Zimbabwe pour le...