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Liban

Nasrallah Sfeir : un homme, des guerres

Contre vents et marées, d'Antoine Saad, est un ouvrage unique en son genre. C'est une biographie de l'un des personnages-clés de notre histoire contemporaine, le patriarche Sfeir. Il s'agit, en un sens, d'une autobiographie mise en forme par Antoine Saad, qui l'a rédigée en s'aidant des cahiers personnels du chef de l'Église maronite. Dès 1961, indique la préface de l'ouvrage due à la plume de Michel Eddé, président de la Fondation maronite dans le monde et ancien ministre, ce dernier a effectué un travail de mémorialiste d'une exceptionnelle régularité, que son élection comme patriarche en 1986 n'a pas freiné.
Contre vents et marées est donc le fruit d'un effort colossal pour mettre en forme, sélectionner et commenter les parties politiques de ces Mémoires. C'est en outre un ouvrage de référence pour comprendre certaines échéances des années de guerre. Écrit en arabe, il comprend trois volumes, dont le troisième sera bientôt mis en vente. Contre vents et marées est la traduction française du premier tome.
Se félicitant des talents de mémorialiste du patriarche Sfeir, Michel Eddé écrit dans sa préface : « Quotidiennement et inlassablement, il n'a cessé pendant 47 ans d'enregistrer méticuleusement de sa main, sur des centaines et des centaines de cahiers, tous les événements auxquels il a assisté et auxquels il a participé durant cette période traversée de tragédies, d'attentats et d'assassinats sans nombre, ainsi que des conflits armés qui ont bouleversé les pays du Moyen et du Proche-Orient et ne cessent de marquer et d'ensanglanter la vie de notre pays. »
Tout le monde s'accorde pour louer l'exactitude et la fidélité des paroles et des faits rapportés et enregistrés par le patriarche. Certains se sont même plaints que des faits ou des attitudes les concernant aient été relatés intégralement, écrit encore Michel Eddé, qui note « qu'en dépit de l'insistance de notre ami Antoine, certains faits, toutefois limités, ne pouvaient être divulgués avant une longue période de temps, compte tenu de leur grande gravité et de l'impact négatif qu'ils pouvaient avoir sur la vie politique actuelle de notre pays ». Mais le livre dit l'essentiel sur des épisodes ambigus de la guerre : l'accord de Taëf, la guerre d'élimination, l'invasion de Bkerké et l'humiliation du patriarche, le 5 octobre 1989, etc.

Le souci de l'unité
L'un des aspects frappants de l'ouvrage est le souci de l'unité du Liban qui ne cesse d'inspirer les décisions et prises de position du patriarche. Dès le début de la guerre, les rapports qui le lient aux Forces libanaises, favorables à une formule fédérale ou à une large décentralisation, sont tendus. Il estime, lui, que la décentralisation politique « finira inévitablement par la partition ». Au fil des années et jusqu'aux sacrifices de Taëf, « contre vents et marées », il fera tout pour sauvegarder la démocratie, mettre fin à la guerre - et aux petites guerres qui l'émaillent -, et préserver l'unité du Liban. Ce souci explique en particulier sa surprise et sa douleur quand, en 1992, les chrétiens ayant décidé de boycotter les législatives, il constate que les communautés musulmanes acceptent une loi électorale scélérate machinée par la Syrie, qui s'employait à réduire l'influence des chrétiens, des maronites en particulier, dans la vie nationale. La loi hybride prévoyait deux types de circonscription : le caza, dans le Mont-Liban et la Békaa, le mohafazat, partout ailleurs. Ainsi, l'électorat chrétien était divisé, là où il était majoritaire et dilué partout où il était minoritaire.
Il dira par la suite, au moment de la signature du traité libano-syrien, en 1991, auquel il était hostile : « Notre position est claire. Nous voulons des relations d'égal à égal. Les ambitions des Syriens au Liban semblent aujourd'hui plus grandes, après qu'ils eurent désigné le président de la République, le Premier ministre et 40 députés. Aucun responsable libanais ne peut prendre une décision sans obtenir l'aval préalable de la Syrie. Peut-on encore dire que le Liban est maître de sa décision ? » (page 425).

Liban, terre promise
« Ce qui irrite le plus le patriarche, lit-on sur la quatrième de couverture du livre, c'est de voir les Libanais, notamment les maronites, traiter le Liban avec légèreté et le prendre pour acquis, non menacé de disparition, quelles que soient les aventures dans lesquelles ils l'entraînent et la corruption dans laquelle ils le noient. Il est tellement inquiet de constater qu'ils oublient qu'il est le fruit d'une lutte multiséculaire qui a vu le sang se mêler à la sueur. Il souffre de voir que les maronites d'aujourd'hui ne savent pas que leurs pères auraient tant désiré voir ce qu'ils voient et que hormis quatre de ses prédécesseurs, les patriarches Khoreiche, Méouchy, Arida et Howayek, qui ont connu le Liban tel qu'il est, soixante et onze autres ne l'ont vu que par les yeux de la foi et l'ont "salué de loin ", comme Moïse avait salué la Terre promise, sans pouvoir y entrer. C'est ce rêve caressé par les patriarches maronites de vivre libres dans une patrie, sur un pied d'égalité en termes de citoyenneté, de droits et de devoirs avec les autres minorités de cette région du monde, qui a vu naître cette patrie, à l'aube du XXe siècle. Et voici que, deux générations à peine après sa fondation, cette patrie est en proie aux dangers. »
Malgré ses engagements nationaux, son implication dans les péripéties de la vie politique, le patriarche reste avant tout un homme de Dieu, un pasteur profondément préoccupé par le témoignage chrétien de sa communauté. « En ce qui a trait au rôle des chrétiens au Liban et dans les pays islamiques, dira-t-il, il consiste à témoigner pour l'Évangile (...) Mais s'ils se comportent sans spécificité spirituelle, ils perdront leur rôle et leur place dans les pays islamiques » (p. 433). Cette « spécificité spirituelle » l'obsède, c'est la version profane de la parole que le Christ adresse à ses disciples - « vous êtes le sel de la terre » -, en les mettant en garde de ne pas s'affadir.
Parmi les centaines de détails touchant à la guerre, on apprendra aussi, dans les premiers chapitres, des choses sur l'enfance de ce chef, ses années scolaires, ses préférences, son apprentissage et son élection, survenue à la surprise de tous, y compris de la sienne. Une élection qui avait contrarié tous les plans et fait asseoir sur le trône patriarcal un homme à l'humour bon enfant, « candide » pour le mal, « rusé » pour le bien, un homme sans autre ambition que de servir le Christ, aux antipodes des hypocrites qui écument les dîners mondains. Et, pour reprendre une expression de saint Jean, un véritable maronite, un homme « sans artifices ».
Un débat sur l'ouvrage aura lieu le 26 mars à l'IFPO, rue de Damas.


Contre vents et marées, d'Antoine Saad, éditions Tout l'Orient pour la publication et la distribution, 480 pages, 25 dollars
Contre vents et marées, d'Antoine Saad, est un ouvrage unique en son genre. C'est une biographie de l'un des personnages-clés de notre histoire contemporaine, le patriarche Sfeir. Il s'agit, en un sens, d'une autobiographie mise en forme par Antoine Saad, qui l'a rédigée en s'aidant des cahiers personnels du chef de l'Église maronite. Dès 1961, indique la préface de l'ouvrage due à la plume de Michel Eddé, président de la Fondation maronite dans le monde et ancien ministre, ce dernier a effectué un travail de mémorialiste d'une exceptionnelle régularité, que son élection comme patriarche en 1986 n'a pas freiné.Contre vents et marées est donc le fruit d'un effort colossal pour mettre en forme, sélectionner et...
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