Fragmentation : en ces temps d’abattement, le mot n’évoque plus seulement ces bombes que les criminels de guerre israéliens ont pris le pli de déverser à profusion, par grappes entières, en les agrémentant parfois de phosphore bien incandescent, sur les populations civiles arabes et même sur les bâtiments de l’ONU. Fragmentation, éclatement, et encore mieux désintégration, voilà qui fait irrésistiblement penser aussi au triste spectacle qu’offre le monde arabe ruminant sa rage impuissante face à l’insolent et sanglant défi de Gaza.
Incapables d’imposer la paix, que ce soit par la négociation ou bien alors par les armes, c’est sur une petite guerre des sommets que se sont rabattus les axes régionaux antagonistes ; chacun des deux camps parrainant ses Palestiniens, quels bénéfices pour la Palestine peut-on donc attendre de ces assises rivales ? Trois bonnes semaines après le début du massacre de Gaza, c’est une réunion extraordinaire et urgente des rois et chefs d’État de la Ligue qui s’est tenue hier à Doha : ne souriez pas, le tragique contexte ne s’y prête guère. Qualifié de consultatif, ce sommet arabe groupant plusieurs pays islamiques, dont l’Iran, n’en était pas techniquement un, puisque le quorum réglementaire n’a pas été atteint. L’Égypte et l’Arabie saoudite y avaient veillé, préférant que le dossier de Gaza soit débattu en marge du sommet à caractère économique programmé de longue date, et qui aura lieu lundi prochain à Koweït. Et c’est à la préparation de ce morne événement qu’œuvraient hier les ministres arabes des AE, à l’heure même où délibéraient, à un jet de pierre de là, les congressistes de Doha.
Comment diable peut-on être tout à la fois l’allié stratégique (bases militaires à l’appui) des États-Unis ; un interlocuteur privilégié de l’État juif, même s’il lui a fallu ordonner la fermeture d’une représentation commerciale israélienne ; et, last but not least, le défenseur acharné, le généreux et très respecté mécène du Hezbollah et du Hamas ? C’est ce stupéfiant tour de force qu’a réédité, devant ses hôtes, l’émir du Qatar. On a pu voir aussi un président soudanais prôner la solution militaire, alors qu’une partie substantielle de son propre pays est plongée depuis des années dans une impitoyable guerre civile. Magnifique discours, de même, que celui du président syrien Bachar el-Assad qui a fait présent aux Palestiniens d’un gel des négociations indirectes avec Israël ; qui, suivi par l’Iranien Ahmadinejad, a exigé la rupture de tout rapport arabe avec l’État hébreu ; et qui a plaidé enfin pour la propagation de la culture de la résistance, passant toutefois sur le fait que le sol du Golan s’est avéré, au fil des décennies, obstinément réfractaire à cette variété de culture...
D’aussi vertigineux sommets d’inconsistance ne suffiront pas cependant pour garantir le succès de la prochaine – et très ordinaire, celle-là – réunion de Koweït. Loin des classiques serments de solidarité et des dons pour la reconstruction d’un Gaza réduit à l’état de ruines fumantes, et bien davantage que sur les vociférations des radicaux, c’est paradoxalement sur une Égypte décriée pour son laxisme, accusée même de collusion avec Israël mais faisant office d’intermédiaire entre agresseurs et agressés, que reposent aujourd’hui les espoirs les plus sérieux d’un arrêt des violences. Reste à se demander jusqu’à quand les régimes modérés arabes pourront continuer, sans graves risques de déstabilisation interne, d’assumer l’ingrate tâche, le sale boulot auquel les condamne la coupable complaisance de la superpuissance américaine pour les excès israéliens.
Et nous, dans tout cet imbroglio ? Il est certes heureux que le Liban, traditionnellement soucieux de solidarité interarabe, ait été représenté – et même fort dignement représenté – à Doha, tout comme il le sera à Koweït. Moins heureuse est l’impression d’improvisation, de participation forcée, décidée sous la pression de la rue, qu’ont pu donner les manifestations antiaméricaines de jeudi, funestement orchestrées par le Hezbollah et au cours desquelles a été conspué, pour la première fois, le chef de l’État. Gesticulations aussi inutiles que malveillantes en définitive. Inutiles d’abord parce que le Liban, ne fût-ce que pour des impératifs de cohésion interne, ne pouvait en aucun cas faire défection, dès lors que la moitié des États de la Ligue – dont l’incontournable Syrie – répondaient favorablement à l’invitation qatarie. Inutiles ensuite et surtout parce que guidé par les mêmes impératifs, Sleiman a refusé de s’associer à l’enterrement du plan Abdallah, cautionné par le sommet de Beyrouth de 2002, que recommandaient les congressistes.
Elle ne manquait pas de panache, cette réserve libanaise que le président a tenu à faire consigner noir sur blanc. De l’escamoter lestement du communiqué final de Doha n’était, en revanche, que pure, que lamentable escroquerie.
Issa GORAIEB
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Incapables d’imposer la paix, que ce soit par la négociation ou bien alors par les armes, c’est sur une petite guerre des sommets que se sont rabattus les axes régionaux antagonistes ; chacun des deux camps parrainant ses Palestiniens, quels bénéfices pour la Palestine...