Que de légitimes imprécations contre la barbarie israélienne, que de sentiments de révolte ou de honte impuissante face à la lâcheté des gouvernements arabes suscite, en tout un chacun, la sanglante tragédie de Gaza ! Mais que d’examens de conscience devrait commander aussi l’intolérable calvaire qu’endure, depuis des décennies, le peuple palestinien...
Sur le registre de la colère, les masses arabes ne sont guère en reste. On conspue copieusement l’agresseur que l’on se promet de rayer de la carte. On voue aux gémonies une Maison-Blanche qui trouve que ce carnage n’est après tout que légitime défense, et que de toute manière c’est bien fait pour ces voyous du Hamas. Et on traîne dans la boue les dirigeants qui assistent en spectateurs à un holocauste éminemment arabe, qui traînent la patte pour réunir une de ces rencontres au sommet qui même par temps de tempête ne produisent que du vent. Fort bien que tout cela, mais encore ?
Pour naturellement impérieux que soit le devoir de compassion et de solidarité envers le peuple martyre, il ne doit pas occulter cette triste réalité : autant peut-être que du fléau sioniste, autant que de la duplicité ou de la complicité des États arabes, les Palestiniens, plus qu’à leur tour, auront été victimes de la médiocrité de leurs propres dirigeants. Face au plus impitoyable, au plus retors des ennemis, leurs chefs n’ont jamais su réaliser le juste dosage de résistance et de pragmatisme qui eut pu mener à bon port ; la raison en est qu’ils se prêtaient, qu’ils s’offraient même parfois, aux égoïstes manipulations de leurs alliés.
Prends ce qui est là et réclame sans cesse davantage : face à un Israël passé maître dans l’art du grignotage et du fait accompli, c’est un pathétique tout ou rien qui a longtemps été opposé. C’est par Amman, Beyrouth et même Jounieh que l’on a prétendu faire passer la route de Jérusalem. Gagné au règlement négocié, au bout de longues et dévastatrices errances, Yasser Arafat a payé d’une disgrâce internationale son refus de s’engager sur le sprint final : tout comme son exercice du pouvoir a déçu les aspirations de son peuple à un pouvoir démocratique et vierge de toute corruption.
C’est à la faveur d’un très explicite vote de rejet que le Hamas remportait les dernières élections palestiniennes ; rien moins que démocratique était cependant son sanglant coup de force de juin 2007 contre l’Autorité autonome de Mahmoud Abbas. De quelles espérances de libération pouvait être porteuse cette guerre civile palestinienne ? Le modèle de société que propose le Hamas recueille-t-il vraiment l’adhésion de la population de Cisjordanie ou de Gaza même ? Que peuvent peser, en termes de pertes et profits, les roquettes artisanales face à la plus implacable, la moins sujette aux restrictions morales des machines de guerre ? Et pour admirable que puisse être son refus de capituler, comment Ismaïl Haniyeh peut-il croire un seul instant qu’un Massada arabe, l’anéantissement de Gaza, est exactement le genre de perspective qu’attendent de se voir offrir ses administrés écrasés sous les bombes ?
Acculés, faute de moyens, à contracter des alliances régionales, les directions palestiniennes en sont invariablement devenues le jouet, et jamais cette navrante constante n’a été illustrée avec plus de cruelle clarté qu’en ce moment. C’est un fait que la ligne modérée arabe continue de buter désespérément sur l’intransigeance meurtrière d’Israël et l’outrancier parti-pris de l’administration Bush. Mais c’est un fait aussi que l’intrusion intempestive de l’Iran dans le conflit arabo-israélien, surchargée qu’elle est de slogans jusqu’au-boutistes, équivaut quant à elle à un projet de guerre en
règle : une guerre qui, pour plus d’un protagoniste, pourrait s’avérer suicidaire. C’est dire la responsabilité particulière qu’assume aujourd’hui le Hezbollah dans une crise dont les enjeux idéologiques et sectaires (les tensions entre sunnites et chiites de la région) débordent de toute évidence la dimension proprement palestinienne.
On peut se féliciter, certes, de la sainte prudence de Hassan Nasrallah qui, dans ses dernières adresses publiques, a paru exclure toute action risquant de provoquer, comme durant le catastrophique été de 2006, une agression israélienne contre le Liban. On peut s’inquiéter en revanche de l’escalade politique à laquelle il s’est livré en incitant les Égyptiens, peuple et armée, à la révolte contre ses dirigeants. Et on ne peut que se récrier enfin contre le code de conduite qu’a jugé bon d’assigner au président Michel Sleiman le chef du Hezbollah : une feuille de route qui, si elle devait être suivie à la lettre, ferait de notre pays le satellite patenté de l’Iran.
La manipulation, encore elle, c’est comme les grenades : à manipuler avec le plus grand soin.
Issa Goraieb
Veuillez vous connecter pour visualiser les résultats Que de légitimes imprécations contre la barbarie israélienne, que de sentiments de révolte ou de honte impuissante face à la lâcheté des gouvernements arabes suscite, en tout un chacun, la sanglante tragédie de Gaza ! Mais que d’examens de conscience devrait commander aussi l’intolérable calvaire qu’endure, depuis des décennies, le peuple palestinien...
Sur le registre de la colère, les masses arabes ne sont guère en reste. On conspue copieusement l’agresseur que l’on se promet de rayer de la carte. On voue aux gémonies une Maison-Blanche qui trouve que ce carnage n’est après tout que légitime défense, et que de toute manière c’est bien fait pour ces voyous du Hamas. Et on traîne dans la boue les dirigeants qui assistent en spectateurs à un holocauste éminemment arabe, qui traînent la patte pour...