de Jean ISSA
Neuf juristes sur dix se proclament soldats de la vérité, de la justice, du droit, de l’équité, de l’ordre moral. Juges, procureurs, avocats, avoués, notaires se rangent derrière ce noble étendard. C’est beau, c’est généreux. Mais c’est secondaire. Car, par définition même, des hommes de loi ne sont vraiment concernés (ce terme, on y reviendra) que par la loi. Qui n’est certes pas sans rapport avec les valeurs évoquées. Mais ne découle en réalité que d’une convention publique beaucoup plus terre à terre. Un principe général particulier à chaque forme de société qui lui donne, dès lors, le moule moral qu’elle veut. Avec des égards variables, ou même totalement sans, pour les notions précitées.
Cependant, par un faux paradoxe, les droits de l’homme, créature grégaire, ne sont raisonnablement assurés que par le strict respect de la dura lex sed lex. Quelle qu’elle soit et sous quels cieux, finalement toujours tribaux autant que tribunaux, où elle s’exprime.
Expliquons-nous par un exemple brutal, mais vivant : il ne faut pas aller dire à telle contrée, adepte d’une charia sévère, qu’elle doit cesser de couper la main des voleurs. Ou, plus avant, à tel empire qu’il doit cesser d’appliquer la peine de mort. Car c’est à chaque souveraineté d’estimer, à partir d’un tissu serré de traditions, d’us et de coutume, de mentalités, par quels moyens judiciaires elle peut sinon garantir, du moins promouvoir sa stabilité. Sa paix civile.
Et cela, c’est finalement beaucoup plus important, dans le vécu du monde réel, que toute gente vénération de l’humain. D’autant que, dans la balance cruciale des relations de l’espèce, homo homini lupus, ce sont les rapports de force et les intérêts qui priment. Neuf fois sur dix aussi, n’en déplaise à la probe et admirable vertu peu discriminatoire, ou sexiste, de nos hommes de robe.
Poupée de cire
Or, leurs pulsions culturelles éthiques commencent à produire de plus en plus de contresens mettant la loi en danger. L’on a vu de la sorte en France, que nous citons parce qu’elle nous concerne tant, d’étranges verdicts et contre-verdicts sur des affaires de famille, de répudiation pour virginité envolée prématurément. Plus récemment, c’est le chef de l’État en personne qui a subi le préjudice d’une extrapolation judiciaire étonnante. Dans l’affaire, faussement amusante, dite de la poupée vaudoue. Un satiriste distribue en effet, avec son livre sur le président, une effigie censée le représenter avec 12 petites aiguilles… Le tribunal saisi a refusé d’interdire la distribution du gadget, tout en adressant un blâme à l’éditeur pour blague de mauvais goût. En considérant, sans doute, que la nocivité des aiguilles vaudoues ne peut être scientifiquement prouvée pour que le bouclier de la loi doive protéger la cible. C’est omettre que l’inverse est également vrai et que la science n’est pas en mesure de démontrer que ces pratiques sont inoffensives. En outre, c’est oublier le principe de précaution, pourtant inventé en France. Et, plus gravement encore, le rôle défenseur absolument impératif des codes, pénal et civil, à l’égard de tout ressortissant physiquement menacé.
Et maintenant, en plus condensé et en plus dense, le vif de notre sujet. La haie d’honneur à La Haye pour l’entrée en fonctions, le 1er mars, du tribunal international. Bête noire du régime syrien. Qui mise beaucoup sur une victoire du 8 Mars aux législatives pour neutraliser l’instance en question. Et qui répète à l’envi qu’il n’est pas concerné par le procès. Signifiant de la sorte qu’il n’est pas impliqué dans l’assassinat du président Rafic Hariri et de ses compagnons. Sans même avoir la courtoisie, au moins cela, de dénoncer l’ignoble attentat. En précisant, au contraire, que si jamais il devait y avoir des Syriens inculpés, ils resteraient à l’abri des foudres de la justice internationale et ne seraient jugés que dans leur propre pays.
On peut, on doit même, nous permettrons-nous de préciser, s’indigner d’un tel comportement. Ne serait-ce que pour la crasse ignorance moyenâgeuse que les dirigeants syriens étalent quand ils affichent leur mépris d’une loi internationale qui, suivant la charte, prime toute autre.
Cela dit, et pour conclure, il ne faut quand même pas se faire trop d’illusions. Certes, la Syrie n’est encore ni blanchie ni tout à fait tirée d’affaire. Mais avec le concours moral de certains Occidentaux, qui espèrent ramener au bercail civilisé cette brebis égarée, elle marque des points tous les jours. Ses espérances se développent. Ce n’est pas le 1er mars, ni cette année ni même dans cinq ans, que le tribunal international pourra l’accabler. Si tant est qu’il réunisse jamais suffisamment de preuves à son encontre, ce qui est loin d’être policièrement acquis. Partant de là, et malheureusement, Cassandre nous glisse à l’oreille que le procès risque de tourner à l’injustice, au déni de justice, au cauchemar kafkaïen. Et de finir en queue de poisson. De sirène syrienne.
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