par Christian Merville
Tous les tuyaux de James Bond ne sont pas crevés, loin de là. C’est ainsi qu’il y a dix mois, l’honorable agent version indienne avait informé ses supérieurs que des militants du Lashkar-e-Taïba préparaient une attaque contre des établissements de tourisme à Bombay ; en septembre, il précisait même que l’opération viserait l’hôtel Taj Mahal et que ses auteurs viendraient par la mer. Personne n’a voulu ajouter foi à ces informations et c’est bien dommage. Le bilan des soixante heures de terreur que vient de vivre l’Inde est lourd : plus de 170 tués et près de 300 blessés ; au sein de l’appareil gouvernemental des têtes qui continuent de tomber ; avec le Pakistan une tension à son paroxysme alors que la mobilisation politique et diplomatique s’accélère pour éviter l’irréparable ; des interrogations enfin sur une hydre – appelez-la el-Qaëda, Jaïsh-e-Muhammad ou Deccan Mujahideen – dont on ne finit pas de couper les têtes innombrables et aussitôt renaissantes.
On sait maintenant que les dix hommes du commando ont commencé par s’emparer d’un chalutier avant de débarquer à bord de canots pneumatiques, de se faire les dents à la gare centrale de la grande métropole économique et financière puis de passer à l’action au cœur de la cité. Plus tard, ils ont emprunté pour leur retraite une porte dérobée dont les troupes d’élite, les fameux « Black Cats », ignoraient l’existence. Un agent des forces spéciales relevait hier à l’adresse des journalistes qu’ils s’étaient montrés « aussi forts que nous » au combat et dans les déplacements, allumant des incendies à mesure qu’ils changeaient d’étage. On a découvert aussi que le groupe fait partie d’une organisation dont les combattants sont formés par des spécialistes de la guérilla et qu’il avait reçu pour instruction de ne pas faire de quartier. Présents sur place depuis de longues semaines, les terroristes disposaient de cartes de crédit, de téléphones satellitaires, de sacs remplis de munitions de toutes sortes ainsi que de … fruits secs pour le cas où la confrontation aurait viré au siège. L’unique survivant de l’expédition, Azam Amir Kazav, est-il apparu, parle un anglais impeccable et, dit un spécialiste qui a examiné sa photo prise au moment de son arrestation, la manière dont il tenait d’une seule main son AK-47 dénotait un long entraînement. Tout cela porte la marque d’un organisme hautement spécialisé que, dans la capitale indienne, on s’est bien vite dépêché de désigner comme étant lié au vieil ennemi héréditaire : le Pakistan.
À New Delhi, on a hérité des anciens maîtres britanniques, entre autres, d’un sens aigu de l’« understatement ». Ainsi, quand le secrétaire d’État aux Affaires étrangères Anand Sharma parle d’un « coup sérieux » porté aux relations avec Islamabad, il faut comprendre que l’on a été, l’espace de deux jours, au bord d’une guerre entre deux pays qui n’ont toujours pas admis l’éclatement en 1947 de l’Empire et qui, élément autrement plus grave, possède l’arme nucléaire. Ce qui explique la célérité avec laquelle a réagi le monde entier, l’administration Bush exceptée, laquelle – en fin de parcours et désireuse de laisser cette nouvelle patate chaude à l’équipe Obama – ne s’est réveillée que tardivement, se résignant au finish à annoncer l’envoi sur place demain de son principal « trouble shooter », Condoleezza Rice.
Pourtant, il y a péril en la demeure. Après les escarmouches du week-end passé, les deux parties voient ressurgir le spectre d’une guerre larvée, présente depuis six décennies, même si, par intervalles, elle prenait l’aspect d’une guerre froide. Et, toujours menaçante, l’ombre de la toute-puissante Inter-Services Intelligence Agency (ISI), qui a longtemps gardé sous son aile tutélaire cette Lashkar-e-Taïba luttant contre la présence indienne au Cachemire, un territoire peuplé majoritairement de musulmans – 13 pour cent des 1,1 milliard d’Indiens – et objet d’un litige à répétition qui a fait, en vingt ans, 47 000 morts. Depuis le départ de Pervez Musharraf, la colère gronde au sein d’une population qui juge sévèrement la mollesse du gouvernement face à l’ennemi de l’est et aux incessantes incursions de drones américains dans le ciel des zones tribales. Il y a aussi cette hantise d’un possible encerclement pouvant résulter du flirt indo-afghan et ce rêve de voir se former, pour peu que réussisse la tentative de rapprochement de Hamid Karzaï en direction des talibans, un axe susceptible de contrebalancer l’influence du géant régional.
Mais que fait-on de l’autre côté de la frontière ? Eh bien, on fait de la politique. Comprendre que le Parti du Congrès au pouvoir se contente de tenir dans sa ligne de mire les nationalistes du Bharatiya Janata Party, fer de lance de l’opposition, qui réclame, à quelques mois des élections générales de mai 2009, une plus grande efficacité dans la lutte contre ce terrorisme qui vient d’opérer un retour fracassant dans le subcontinent.
Il faut croire que les périls sont toujours présents, si l’empire a cessé d’exister, contre lesquels mettait en garde Rudyard Kipling – dans The White Man’s Burden…
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