par Christian Merville
Une victoire d’un cheveu – transformé, en passant de 42 à 102 voix, en mince tresse – ne pouvait déboucher que sur le crépage de chignons auquel nous venons d’avoir droit quatre longues journées durant avant que le conseil national du PS français ne siffle la fin de partie. Il était temps car on venait de frôler non pas la déchirure tant redoutée mais l’atomisation en règle d’une formation qui eut son heure de gloire, ses grands noms et ses batailles autrement plus épiques que le désastreux règlement de comptes auquel on vient d’assister, avec ses faux calculs et ses vraies ambitions, assorties de la haine de l’autre.
Première constatation au lendemain de la bataille : l’arithmétique électorale n’a rien à voir avec les savantes opérations d’addition des stratèges de la rue de Solferino. De fait, si vous ajoutez les 18,5 pour cent de Benoît Hamon aux 24,3 pour cent de Martine Aubry, vous obtenez un écart de… 102 voix par rapport aux 29 pour cent de Ségolène Royal lors du premier tour. C’est qu’au sein des partis, on n’obéit pas au doigt et à l’œil aux consignes de vote, chacun préférant y aller de son interprétation très personnelle des programmes. Et puis il y a ces courants, ou chapelles, qui existent depuis la défunte Fédération des travailleurs socialistes de France qui devait donner naissance à de drôles de « jumeaux » : le Parti ouvrier français de Jules Guesde et Paul Lafargue, d’un côté, le Parti ouvrier social révolutionnaire de Jean Allemane.
Enfin Mitterrand vint, et le premier entreprit de faire renaître de ses cendres un mourant appelé SFIO (Section française de l’Internationale ouvrière), dont Guy Mollet avait prononcé l’acte de décès, contresigné à Issy-les-Moulineaux par Alain Savary. Le trouble héros de l’« attentat » de l’Observatoire voulait se faire élire président de la République et avait besoin pour cela d’un tremplin. Ce fut le congrès d’Épinay, le Programme commun avec les communistes et l’Union de la gauche, puis le couronnement de 1981, suivi d’une réélection triomphale sept ans plus tard. Hélas, « Tonton » parti, ne restaient que de simples Bidasses qui se prenaient chacun pour un lieutenant ou même, plus grave, pour un successeur de droit divin. Dès lors, la guerre des chefs, devenue aujourd’hui celle des cheftaines, se transformait en combat pour un poste de calife qui, depuis belle lurette, n’existait plus. Le druide avait emporté avec lui le secret de la potion magique qui lui avait permis, par deux fois, de se faire élire président de la République. D’ailleurs, François Bayrou – l’homme à qui Royal n’a cessé de tendre la main – vient d’avoir, sur une alliée dont il n’a jamais véritablement voulu, ce jugement féroce : « Le PS est en bout de cycle après quarante années d’existence. » C’est à la fois vrai et faux : vrai parce que, confusément, on a l’impression qu’un nouveau chapitre commence avec l’ère Aubry ; faux parce que rien n’interdit d’entrevoir la première page d’un autre chapitre qui lui succéderait, où l’on verrait des militants se presser, au soir de la victoire, en brandissant une rose.
Pour l’heure, Ségolène Royal pourra toujours donner rendez-vous aux siens à l’échéance du présent quinquennat – « Vous pouvez compter sur moi, je vais m’investir à fond puisque je vais avoir du temps (…). Je ne reste jamais les bras ballants » –, on en est loin encore et il y a fort à parier que l’enthousiasme aura faibli d’ici là. Et puis qui donc irait jusqu’à prétendre que Nicolas Sarkozy ne rêve pas déjà de cet horizon tous les matins, en se rasant ?... Sans compter que les « éléphants » vivent longtemps et ne passent pas pour avoir la mémoire courte. Écoutez plutôt le journaliste Claude Askolovitch : « Dans toute démocratie, la règle veut que si vous perdez, vous vous en allez. Sauf en France, où on s’accroche. » Et comme il faut, à toute règle, une exception, on rappellera que dans l’histoire contemporaine, seul de Gaulle avait su tirer la conclusion d’un référendum raté et pris sa retraite.
De quoi demain sera-t-il fait ? Difficile d’y voir clair en l’absence, dans l’opposition, d’un leader incontesté. En l’absence aussi de véritables enjeux puisque, tout le monde le reconnaît, cette gauche si bruyante et si stérile aurait suivi à peu de choses près la même politique que le gouvernement en place. Un tout récent sondage devrait donner à réfléchir aux caciques de tous bords : il décerne, avec 60 pour cent des voix, la palme de la crédibilité au petit facteur de Neuilly, Olivier Besancenot. Peut-être, après tout, est-ce à lui que l’adversaire malheureuse du locataire de l’Élysée devrait tendre la main. En attendant, il lui faudra se faire à cette curieuse cohabitation – une formule à laquelle décidément les socialistes paraissent avoir pris goût. Avec, pour piètre consolation, cette promesse faite par la fille de Jacques Delors mardi soir, d’une « gauche joyeuse ». On ne peut que souhaiter à toutes et à tous bien du plaisir.
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