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Actualités - Opinion

Géométries de crise

On peut être ou non un admirateur d’Amine Gemayel, qui célébrait dimanche dernier l’anniversaire de l’Indépendance comme de son propre parti et, dans le même temps, commémorait tristement la disparition de son fils aîné Pierre, assassiné il y a deux ans. On peut, par ailleurs, ressentir malaise ou sourde inquiétude, au spectacle de tous ces bras de militants tendus en signe de salut, pratique dont il est juste de rappeler toutefois qu’elle n’est guère l’exclusivité des Kataëb. On peut même déplorer, en prime, que les organisateurs du rassemblement de dimanche dernier, au Forum de Beyrouth, aient cru bon de projeter sur écrans géants des clips illustrant divers épisodes de notre vieille chronique guerrière. Cela étant bien précisé, ce n’est pas voler au secours de l’ancien président de la République que de revenir sur le discours qu’il a prononcé ce jour-là, et qui lui a parfois valu des commentaires aussi stupides qu’injustifiés. C’est seulement défendre le droit de libre opinion, de même que les vertus de la réflexion et même de l’imagination politiques, cela dans un pays figé, momifié dans ses contradictions : toutes idées, au demeurant, que soumettait d’emblée leur auteur à une discussion sincère, sereine et responsable. Qu’a donc dit Gemayel pour irriter de la sorte ses détracteurs ? Que le système régissant actuellement le Liban est devenu totalement impraticable, et le pays carrément ingouvernable. Qu’il faut donc faire évoluer dans le bon sens un accord de Taëf vieux de deux décennies déjà et dont on a systématiquement négligé le meilleur pour n’en retenir que le plus confus, c’est-à-dire le pire. Qu’il est dès lors nécessaire de sortir des sentiers battus, tout en veillant cependant – détail lestement escamoté par ses détracteurs – à ne pas transgresser le triangle de sécurité que délimitent, telles d’intransgressibles lignes rouges, ces trois et simples constantes historiques : l’unité de l’entité libanaise proclamée en 1920 ; la coexistence communautaire scellée par le Pacte national de 1943 ; et la sauvegarde de cette composante chrétienne qui fait la spécificité du Liban dans un monde arabe voué à la religion d’État. Pour Gemayel enfin, une des voies que l’on pourrait se voir forcé d’explorer est cette formule fédérale qui, dans notre pays passablement fracturé pourtant, conserve obstinément apparence de tabou. On y revient, tout Libanais est évidemment libre de penser ce qu’il veut du fédéralisme, que le dictionnaire définit fort à propos comme un regroupement de collectivités politiques tendant à accroître leur solidarité tout en préservant leurs particularismes. Ainsi, les sceptiques auront beau jeu de signaler que la Suisse a traversé des siècles de guerres civiles avant de se constituer en cantons et que le modèle belge, de son côté, a montré ces derniers temps de sérieux signes de fatigue. On fera valoir par ailleurs que toute fédération implique la primauté d’un gouvernement central ; qu’un tel gouvernement est normalement investi d’une politique étrangère et de défense engageant le pays dans ses diverses régions ; et que c’est précisément sur ces deux points que le désaccord atteint son paroxysme entre factions libanaises plus ou moins ouvertement alliées à des axes régionaux rivaux. De triangle de sécurité en cercle vicieux, ce n’est pas d’une solution géométriquement parfaite, on le voit bien, qu’était porteur le discours de dimanche, mais d’un double cri d’alarme : il ne faut pas que le fédéralisme, en dépit de ses risques, s’impose finalement comme un pis- aller ; or n’est-ce pas la forme la plus sournoisement destructrice de fédéralisme que pratiquent d’ores et déjà (en caressant sans doute des projets plus ambitieux) ceux qui se sont arrogé le privilège de la détention d’armements lourds, qui ont arraisonné la décision de guerre ou de paix avec l’ennemi israélien, qui se sont dotés d’un réseau de télécommunications privé ? Le doigt a été mis sur la plaie. Et ceux qui hurlent leur indignation en même temps que leur mensongère douleur sont ceux-là mêmes qui ont délibérément laissé s’élargir et s’infecter cette plaie. Issa GORAIEB
On peut être ou non un admirateur d’Amine Gemayel, qui célébrait dimanche dernier l’anniversaire de l’Indépendance comme de son propre parti et, dans le même temps, commémorait tristement la disparition de son fils aîné Pierre, assassiné il y a deux ans. On peut, par ailleurs, ressentir malaise ou sourde inquiétude, au spectacle de tous ces bras de militants tendus en signe de salut, pratique dont il est juste de rappeler toutefois qu’elle n’est guère l’exclusivité des Kataëb. On peut même déplorer, en prime, que les organisateurs du rassemblement de dimanche dernier, au Forum de Beyrouth, aient cru bon de projeter sur écrans géants des clips illustrant divers épisodes de notre vieille chronique guerrière.

Cela étant bien précisé, ce n’est pas voler au secours de l’ancien président de la...