Si vous habitez Beyrouth ou ses environs, alors vous aurez sans doute sursauté lundi à leur soudain et vrombissant passage, croyant en effet, en chats bien échaudés, à quelque survol ennemi annonciateur de nouvelles catastrophes. Ce n’étaient heureusement que des revenants, bien libanais ceux-là : des Hawker Hunter vieux d’un bon demi-siècle, consignés au sol depuis leur dernier lifting, et qui aux dernières nouvelles achevaient de pourrir doucement dans leurs hangars.
Ces vénérables reliques auront tout de même eu plus de chance que les relativement modernes Mirage, jadis fierté de l’armée de l’air libanaise et qui, fidèles jusqu’au bout à leur nom, ont depuis longtemps échappé à la vue : génialement rafistolés, ce sont cinq Hawker qui prendront part, dans quelques jours, à la traditionnelle parade militaire de l’Indépendance. Et si le fait vaut d’être relevé, c’est parce qu’il en dit long sur une armée libanaise dont l’équipement, suranné ou bien alors calculé au plus juste, est loin de répondre à la haute valeur militaire et humaine.
En fait, cette disparité est au cœur du débat actuel sur la politique de défense, lequel d’ailleurs ne se limite guère aux seules factions libanaises rivales. Tout au long de l’ère de la tutelle, la Syrie, puisant dans ses vieux stocks de matériel soviétique, a pu se poser en principal pourvoyeur des arsenaux libanais, dans le même temps qu’elle s’assurait un quasi-monopole sur les programmes de spécialisation (lire d’endoctrinement) d’officiers. Israël, de son côté, n’a cessé de revendiquer une exclusivité totale sur notre espace aérien, réussissant de la sorte à interdire toute réédification d’une véritable armée de l’air libanaise. Quant aux grandes puissances, c’est au compte-gouttes qu’elles paraissent procéder au rééquipement d’une institution militaire elle-même objet de tiraillements internes quant à la primauté absolue de son rôle sur le terrain.
Fort glissant dès lors devient inévitablement ce dernier, qu’il s’agisse du maintien de la stabilité interne, de la protection des frontières ou de la lutte contre le terrorisme. Ainsi, l’armée n’a guère échappé aux accusations de laxisme lors des graves désordres sécuritaires de mai dernier à Beyrouth et en province. Pour une partie des Libanais, elle doit être seule maîtresse par ailleurs des opérations au Liban-Sud, secondée au besoin (mais en aucun cas supplantée, comme c’était le cas ces dernières années) par la Résistance ; et une autre partie persiste à lui dénier dans la pratique ce privilège, d’aucuns allant même jusqu’à proposer la prolifération des milices populaires dans les localités du Sud en réservant le port des armes aux villageois les plus
méritants !
Le péril terroriste lui-même s’avère incapable de rassembler les Libanais autrement qu’en paroles. De véritable usine de déstabilisation, acharnée de longue date à inonder le marché libanais de combattants de tout acabit, la Syrie est devenue à son tour victime de ce redoutable fléau. Elle requiert, pour y faire face, la coopération sécuritaire du gouvernement libanais ; et dans le même temps, c’est le pilier de la majorité parlementaire qu’elle accuse d’avoir financé les auteurs du récent attentat à la bombe de Damas. À ce singulier réquisitoire, lancé sous forme d’aveux télévisés d’activistes du Fateh el-Islam, le Courant du futur a riposté, comme on sait, en publiant des contre-témoignages prouvant les vieilles accointances entre cette organisation et les SR baassistes.
Indiscutablement commandée par les circonstances, promptement suivie d’ailleurs de résultats appréciables, tels que ces dizaines d’arrestations d’activistes opérées ces derniers jours dans les camps palestiniens, la coopération sécuritaire libano-syrienne est porteuse du meilleur comme du pire. Pour les uns, ce n’est pas sans risques en effet que l’on est amené à dormir avec le tourmenteur d’hier ; et d’autres se réjouiront au contraire d’une amorce de réhabilitation propice à leurs propres intérêts politiques.
Tant la Syrie que le Futur ont soutenu l’armée lors de la longue et rude bataille de Nahr el-
Bared, assurait il y a quelques jours le président Sleiman.
Pour trancher le nœud gordien, il faudra tout de même davantage que des jugements à la Salomon.
Issa GORAIEB
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Ces vénérables reliques auront tout de même eu plus de chance que les relativement modernes Mirage, jadis fierté de l’armée de l’air libanaise et qui, fidèles jusqu’au bout à leur nom, ont depuis longtemps échappé à la vue : génialement rafistolés, ce sont cinq Hawker qui prendront part, dans quelques jours, à la traditionnelle parade...